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Rwanda : Ntarama Memorial

L’histoire ouverte du génocide rwandais

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La commission d’enquête sur le rôle de la France dans le génocide au Rwanda fait débat : elle ne comporte aucun spécialiste de cette histoire.

Rwanda : Ntarama Memorial
Rwanda : Ntarama Memorial Crédits : Getty

Il s’agit donc d’étudier les archives françaises « classifiées » sur notre engagement militaire au Rwanda entre 1990 et 1994. L’historien Vincent Duclert, qui a été nommé à la tête de cette commission, justifie ainsi sa composition dans les pages idées de Libération : « avec elle, le génocide des Tutsis est assumé bien au-delà des cercles étroits des spécialistes, comme en avait ouvert la voie le grand historien de la solution finale, Raul Hilberg, au terme de la réédition de son livre majeur, La Destruction des Juifs d’Europe ». Vincent Duclert, chercheur à l’EHESS, enseigne à Sciences-Po l’histoire globale des génocides. Il estime que « le caractère inflammable des milieux spécialisés sur le génocide des Tutsis et les clivages passionnels qui séparent les chercheurs (aussi bien que les militants) » sont à l’origine de la « grande prudence » consistant à « tenir cette commission à l’écart d’une violence qui risquerait de la paralyser ». Isabelle Backouche et Marie-Anne Matard-Bonucci reviennent quant à elles sur l’étonnement provoqué par l’absence de spécialistes du génocide au Rwanda dans cette commission et même de spécialistes du continent africain. 

Imagine-t-on un comité destiné à faire la lumière sur le rôle de la France dans la déportation des Juifs sans aucun historien du régime de Vichy ? Connaître les mécanismes de la Shoah ou du génocide arménien dispenserait donc du long travail d’apprentissage de l’histoire de l’Afrique des Grands Lacs, de la connaissance des langues vernaculaires et des enjeux politiques complexes de cette région ? 

Genocide studies

Les historiennes dénoncent notamment l’absence de deux des spécialistes les plus légitimes sur la question : Hélène Dumas, chargée de recherches au CNRS et l’une des rares à maîtriser le kinyarwanda, et Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS. Et elles pointent l’influence d’un champ de recherches venu d’outre-Atlantique et qui suscite de nombreuses réserves, les Genocide studies. S’il peut être utile de comparer les différents génocides pour en préciser la connaissance, l’approche globale n’est pas nécessairement un progrès scientifique dans la mesure où elle aboutit souvent à « des querelles taxinomiques en l’absence de définition consensuelle ». Et d’un point de vue citoyen, elle ne facilite pas la « prévention », objectif destiné à légitimer ce champ académique. Dans l’enseignement, par exemple, cette approche globale encourage la « concurrence victimaire » et ses dérives. Car elle tend à effacer les caractéristiques propres de chacun de ces événements et la compréhension des processus spécifiques qui les ont engendrés. 

Les génocides des Arméniens, des Juifs et des Tutsis sont incompréhensibles si l’on ne prend pas en compte plusieurs décennies ou siècles d’hostilité à matrice nationale, ethnique ou religieuse.

L’information contrôlée

D’autant qu’en l’occurrence, comme le souligne David Servenay dans la Revue du Crieur, « cerner les contours du dernier crime de masse du XXe siècle suppose de progresser au milieu d’une grande confusion intellectuelle, de blocages politiques, de silences militaires et de pièges tendus par les révisionnistes ». L’enjeu est de taille pour notre pays. 

D’abord soupçonnée d’avoir soutenu une dictature à bout de souffle, puis choisi le camp le plus extrémiste – celui des partisans du génocide – puis financé, armé et entraîné les principales forces armées du régime et enfin couvert la fuite des ministres et généraux du gouvernement intérimaire rwandais, au motif d’une opération humanitaire, la patrie des droits de l’homme se trouve dans une position pour le moins inconfortable depuis 1994. 

Le journaliste, auteur de deux livres sur le génocide, dont l’un sur l’implication de la France, rappelle que, dès le début, le contrôle de l’information a été un objectif stratégique des génocidaires, avec le meurtre de « quarante-six journalistes rwandais (dont vingt Hutu), soit environ la moitié de la profession ». Quant aux nôtres, ils étaient de longue date « encadrés par les autorités », sans même la possibilité de se rendre sur les sites des massacres antérieurs, « sortes de répétitions préparatoires au génocide ». D’où une confusion dont la presse française s’est fait l’écho, au grand bénéfice des négationnistes. L’historien François Robinet l’a bien repérée en étudiant le corpus des articles et journaux radio et télé de l’époque. D’où « une vision très partielle des faits » – à l’exception de quelques titres comme Libération ou Le Figaro – qui « a parfois eu tendance à euphémiser les responsabilités des bourreaux tout en servant les intérêts diplomatiques d’un acteur au jeu particulièrement ambigu, la France ».

Le travail de mémoire

Sur le site AOC, l’historien Rémi Korman évoque le travail d’histoire et de mémoire entrepris au Rwanda, où la majorité de la population a moins de vingt ans et n’a pas connu le génocide. Basé sur l’étude des archives, il ne porte plus seulement sur le génocide des Tutsis mais a élargi la focale à l’histoire controversée de la guerre civile. Comme disait Vladimir Jankélévitch, « Pour pardonner, il faut se souvenir ».

Par Jacques Munier

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