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Voltaire par Jean-Antoine Houdon

La dialectique des « Lumières »

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La référence à l’héritage du siècle des Lumières revient en force sur la scène intellectuelle, médiatique ou politique. Pourtant y a-t-il une véritable unité dans cet ensemble de penseurs, si ce n’est une commune défense de la raison ?

Voltaire par Jean-Antoine Houdon
Voltaire par Jean-Antoine Houdon Crédits : Getty

Et d’abord, il aura fallu plus d’un siècle pour que les « Lumières » deviennent une catégorie historiographique. C’est ce que rappelle Antoine Lilti dans un ouvrage très documenté, publié en coédition EHESS Gallimard Seuil sous le titre L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité. Le terme lui-même est très disputé : on parle des Lumières écossaises, mais aussi anglaises – conservatrices – ou encore allemandes – savantes et religieuses, à ne pas confondre avec l’Aufklärung – espagnoles, lusophones etc. Maïmonide est à bon droit considéré comme le représentant des « Lumières juives » du Moyen Âge et Averroès la référence des Lumières arabes du XVIIe siècle. Par ailleurs La recherche a mis en valeur « la présence de l’ésotérisme et de l’hermétisme, voire de l’irrationnel au cœur des Lumières ». Sur les droits de l’homme et l’universalisme du genre humain, on a montré que l’anthropologie des Lumières pouvait être entachée de racisme et que les droits des femmes n’y étaient pas reconnus. Sans compter la mise en cause de l’humanisme universaliste par les études postcoloniales. « L’image traditionnelle, celle d’un petit groupe de philosophes parisiens maniant l’ironie et l’esprit critique contre l’intolérance religieuse et l’absolutisme, a volé en éclats » écrit Antoine Lilti. Mais on voit bien le sens d’une telle référence aujourd’hui. 

Nos sociétés, qui se croyaient sécularisées, ont assisté, effarées, au retour en force de la religion, jusque sous ses formes les plus intolérantes et violentes. Les droites extrêmes, nationalistes et xénophobes, sont redevenues des forces politiques importantes, même dans les bastions historiques de la démocratie libérale. 

Après une période – dans les années 1970 – où divers courants de la pensée critique ont dénoncé « les compromissions de l’universalisme éclairé avec l’impérialisme occidental », « les périls de la science et les faux-semblants du progrès », l’heure est donc à la revendication de l’héritage des Lumières, sans nuances et sans égard pour leur diversité. C’est pourquoi l’historien des idées a entrepris cette mise au point détaillée et suggère cette définition : « les Lumières, par construction, sont un concept philosophique et politique, la façon dont nous désignons le récit des origines de la modernité européenne, en l’inscrivant dans les transformations culturelles du XVIIIe siècle. » Et non pas seulement un « credo rationaliste universel » mais « l’intuition inaugurale d’un rapport critique d’une société à elle-même ».

Du bon usage de l'esprit critique

Pour célébrer son centième N°, le mensuel Books – l’actualité à la lumière des livres – est entièrement consacré au bon usage de l’esprit critique. Car il y a aussi de mauvais usages de l’esprit critique : le complotisme ou le recours aux dénommés « faits alternatifs » contre les vérités communément admises, le doute instillé sur les résultats de la recherche scientifique concernant le réchauffement climatique ou les perturbateurs endocriniens… Hervé Le Bras évoque même une « éclipse de la raison », accentuée en particulier « par la dégradation des éléments constitutifs du langage, à savoir les mots et leurs articulations ». Le démographe et historien rappelle que le mot « peuple », par exemple, est l’objet de toutes les manipulations alors qu’il avait un sens précis chez les anciens Grecs, qui disposaient de plusieurs termes pour le fixer, comme ethnos, demos ou genos… « Maintenant, n’importe quel groupuscule ou attroupement affirme qu’il est le peuple. » Le parti au pouvoir en Pologne s’appelle Droit et Justice mais il « viole le droit en supprimant l’indépendance de la justice ». Les atteintes à l’usage critique de la raison et du langage consistent souvent à les rabaisser au rang d’opinion. D’où la prolifération des « faits alternatifs » et des fake news.

Décentrer le regard est aussi une façon d’exercer son esprit critique. Et pour revenir à l’esprit des Lumières, l’historien de l’Inde William Dalrymple rend compte du livre d’Amartya Sen L’Inde Histoire, culture et identité dans The New York Review of Books. « Le raisonnement critique n’est pas né qu’en Occident », souligne-t-il. Le souverain moghol Akbar contribua à l’essor du débat et du dialogue interreligieux dans l’Inde du XVIe siècle. « Akbar conviait dans sa ville des saints hommes de toutes les régions de l’Inde afin qu’ils exposent leurs doctrines métaphysiques. Des penseurs musulmans (sunnites, chiites et soufis) et hindous (shivaïtes et vishnouites), mais aussi des chrétiens, des juifs et des parsis zoroastriens s’y retrouvaient pour débattre de leur divergences et réfléchir aux moyens de vivre ensemble. Les athées étaient également représentés. » À l’époque où les Européens envoyaient les hérétiques au bûcher, Akbar « prescrivait qu’aucun homme ne soit inquiété pour des motifs religieux ». Aujourd’hui, avec le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi, l’Inde prend le chemin inverse.

Par Jacques Munier

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