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"Internet a altéré notre réel, il le parasite, le double jusqu’à l’occulter"

Scandale et démocratie

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L’affaire Griveaux suscite de nombreux commentaires sur la menace que font peser les réseaux sociaux sur la démocratie.

"Internet a altéré notre réel, il le parasite, le double jusqu’à l’occulter"
"Internet a altéré notre réel, il le parasite, le double jusqu’à l’occulter" Crédits : Getty

Comme le souligne Bernard Gorce sur le site du journal La Croix, de nombreux éléments restent à préciser, « sur la nature de la relation qu’aurait pu avoir le candidat avec la destinataire de la vidéo » et sur des soupçons de harcèlement. « Comment ce message privé s’est-il retrouvé sur Internet ? Le droit pénal sanctionne le détournement de correspondance ou encore l’intrusion dans un système informatique. Mais Benjamin Griveaux s’est-il lui-même mis en danger en communiquant sur un réseau social ? » Sinon, comme le rappelle Frédérique Beaulieu, avocate en 2015 de Dominique Strauss-Kahn poursuivi pour proxénétisme et finalement relaxé, en droit « tout ce qui n’est pas interdit est permis. On peut réprouver moralement un comportement sexuel mais s’il n’y a pas d’infraction, cela relève strictement de la liberté individuelle. » Concernant la diffusion de la vidéo, l’avocate explique que, selon la jurisprudence européenne, seule l’existence d’un « intérêt général » peut justifier la divulgation d’informations privées. Par exemple si un élément de la vie du candidat peut « apporter un éclairage sur sa capacité à exercer ses fonctions », ce qui ne semble pas être le cas en l’occurrence selon elle. La philosophe Fabienne Brugère pointe un autre aspect de l’affaire, celui de la nature de « la vérité » dans des sociétés dominées par ce qu’elle appelle des « dispositifs » ayant la capacité de disséminer à l’infini des contenus qui échappent totalement à l’individu. 

Peu importe ce qui est vrai ou faux. C’est le dispositif technique qui créé une nouvelle situation ou une nouvelle vision du sujet. Celles-ci prolifèrent et s’imposent comme vérité.

Jérôme Lèbre, auteur de Scandales et démocratie (DDB) rappelle l’origine biblique du mot scandale : une expression en hébreu signifiant « l’occasion de tomber dans l’erreur ». La notion de scandale désigne donc une disposition intérieure qu’un élément extérieur rend manifeste. À l’époque des réseaux sociaux, la collusion entre vie publique et vie privée, qui a toujours fait débat, trouve un écho exponentiel.

Dès lors qu’un élément de la vie privée est rendu public, son importance est largement et rapidement amplifiée par le nombre et la nature des réactions sur ces réseaux sociaux. C’est ce qui, habituellement, transforme une donnée privée en un scandale.

Dans cette affaire le philosophe estime cependant avoir été agréablement surpris » par une partie des réactions sur Twitter, qui « relevait moins de la condamnation que d’un métadiscours sur le principe des réseaux sociaux. De nombreux internautes n’ont pas mordu à l’hameçon et se sont plutôt interrogés sur la nécessité de débattre autour de contenus aussi privés dans un espace public. » Car selon lui, « le réseau social est un miroir des failles de la société, pas leur cause », et le scandale serait plutôt l’occasion de se concentrer « en amont de leur utilisation, sur les fondamentaux de la démocratie comme l’éducation à la citoyenneté, le dialogue et le respect ». Dans sa chronique de l’hebdomadaire Le Point, Kamel Daoud n’est pas aussi conciliant. Même s’il faut se garder des censeurs, et aussi protéger cette nouvelle liberté d’expression « contre le risque d’addiction, de désincarnation du sujet », on ne doit pas se mentir.

Internet a altéré notre réel, il le parasite, le double jusqu’à l’occulter.

L’écrivain confie sa « troublante intuition que, plus que les médias classiques, c’est toute la démocratie qui va pâtir des réseaux sociaux, jusqu’à s’effondrer un jour sous les ricanements des nouveaux leaders populistes ». Et il dénonce la « consanguinité » entre les mouvements de foule et les « viralités numériques » ces dernières années, ou encore « l’impact de la récolte des cookies sur la manipulation des âmes et des électeurs ». 

Et alors que les démocraties en crise cherchent des visages, l’anarchisme numérique montre chaque jour les siens, qui décident déjà du buzz de demain.

Reste que, comme le montre Samuel Hayat dans un petit livre indispensable sur la démocratie, publié chez Anamosa, celle-ci représente aussi le pouvoir de refuser collectivement des relations de pouvoir et de domination.

La démocratie, c’est refusé d’être gouverné, mais à plusieurs.

Et de citer le retrait des plébéiens sur l’Aventin dans la République romaine, l’événement inaugural de la politique pour Jacques Rancière : « les patriciens leur refusant d’avoir part à la discussion politique, les plébéiens s’en séparent pour constituer leur propre espace de parole, montrant par là leur capacité à délibérer, à égalité avec les patriciens ». L’histoire des luttes est pleine d’exemples de ces moments où les dominés reconstituent des espaces de parole à l’écart des circuits balisés de la délibération. Aujourd’hui, les réseaux sociaux jouent aussi ce rôle.

Par Jacques Munier

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