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Bombardier B-52 au Vietnam

Les guerres de l’Amérique

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Le procès en destitution de Donald Trump commence demain et alors que la tension est montée d’un cran entre les Etats-Unis et l’Iran, de nombreux observateurs s’interrogent sur la stratégie américaine.

Bombardier B-52 au Vietnam
Bombardier B-52 au Vietnam Crédits : Getty

Dans LeMonde.fr, Robert Malley – ancien diplomate et conseiller du président Obama pour le Moyen-Orient – estime que « Trump joue dans le registre de l’instantané » alors que « le régime iranien, lui, joue avec le temps ». Bien malin celui qui pourra en prédire l’issue mais le conflit larvé qui semble monter en puissance ne reflète pas seulement une politique dictée par les ambitions électorales du président américain et son désir de donner le change face à la procédure d’impeachment qui le vise. Pour l’actuel dirigeant de l’International Crisis Group elle révèle un trait déterminant de la géopolitique américaine. Je cite

Ceux qui dénoncent la politique américaine comme une démonstration de force dénuée de stratégie se méprennent : pour le président et ses alliés, c’est la démonstration de force elle-même qui constitue la stratégie.

Or la dissuasion semble en l’occurrence marcher dans les deux sens : la présence américaine en Irak se trouve fragilisée, et « l’Iran se défait un peu plus des contraintes nucléaires nées de l’accord de 2015 ». Malgré le résultat calamiteux de la réponse iranienne à l’élimination du général Soleimani – sans faire d’autres victimes que celles de l’avion ukrainien abattu par erreur – « Difficile de se rappeler une opération d’une telle envergure conduite par un Etat contre une cible américaine – et impossible de se souvenir d’une telle opération ne suscitant aucune réponse. » Dans le New York Times, relayé par Courrier international, Farhad Manjoo se demande si le moment n’est pas venu pour les Etats-Unis de tourner le dos aux guerres, d’abord parce que c’est un moyen dépassé de résoudre les conflits. 

La technologie transforme les affrontements armés en des entreprises qui sont de plus en plus le théâtre de ce que les chercheurs appellent la “guerre asymétrique” — autrement dit, des puissances moins importantes, comme l’Iran, sont désormais en mesure d’aligner de telles forces qu’il devient extrêmement coûteux de les vaincre, même pour la superpuissance dominante du globe.

Le chroniqueur rappelle le coût exorbitant des dépenses consenties au complexe militaro-industriel pour « acheter des engins énormes, d’une technologie dépassée (comme les porte-avions et les bombardiers) », des matériels « menacés d’obsolescence face à un avenir où régneront l’intelligence artificielle, les robots de combat et autres cyber-armements ». Il en veut d’ores et déjà pour preuve les attaques de drones iraniens contre les pétroliers dans le détroit d’Ormuz, qui menacent de « provoquer une terrible hausse des prix de l’énergie sur la planète ».

Une histoire militaire

La dernière livraison de la revue America rassemble analyses historiques et témoignages d’écrivains sur l’importance de la guerre dans l’histoire des Etats-Unis. L’historien Bruno Cabanes souligne que, né d’une guerre d’indépendance contre l’empire britannique, « le pays a connu moins de vingt années de paix dans toute son histoire ». La guerre de Sécession a marqué durablement le « rêve américain » : plus d’Américains ont alors perdu la vie que dans l’ensemble des autres conflits, Viêtnam compris. Puis, l’engagement dans la Grande guerre met à l’épreuve la cohésion nationale d’une société multiculturelle.

Une vague xénophobe s’abat sur la communauté hispanique au Texas, soupçonnée de collusion avec le Mexique depuis la guerre de la frontière commencée en 1910, et sur les Allemands du Midwest. 

Mais c’est surtout la Seconde Guerre mondiale qui intronise le pays comme grande puissance planétaire, avec « la transition d’un corps expéditionnaire de taille modeste à une gigantesque armée, adossée à une puissante industrie de guerre ». La guerre de Corée, puis celle du Viêtnam portent un coup fatal à la doctrine messianique de la « destinée manifeste ».  

Ce qu’on a appelé le “syndrome du Viêtnam” n’a cessé de peser sur les interventions militaires extérieures des Etats-Unis depuis près de cinquante ans : peur de la rupture entre l’armée et l’opinion publique, de l’enfermement dans un conflit sans fin et d’une défaite morale autant que stratégique.

L’écrivain Tim O’Brien évoque la honte de tous ceux qui, opposés à cette guerre, se sont résolus à s’y engager par sens du devoir ou peur du qu’en dira-t-on. Cinquante ans plus tard, la conscience de cette lâcheté est toujours brûlante. « La guerre fait de vous un homme, dans le sens où elle vous pousse à répéter les gestes que les hommes ont accomplis tout au long de leur histoire. Et elle tue l’homme en vous, en vous demandant de commettre des actes qui seraient jugés criminels en temps de paix. » Auteur de nombreux livres antimilitaristes, il rappelle la théorie des dominos alors invoquée pour combattre l’influence communiste : si le Viêtnam tombait, tout le Sud-Est asiatique suivrait. 

Nous avons perdu la guerre, et les dominos ne sont pas tombés.

En revanche, les Américains ont largué « plus de bombes sur ce pays grand comme la Californie que sur l’ensemble de la planète durant la Seconde Guerre mondiale ».

Par Jacques Munier

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