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Warrior and Servant, Pieter de Hooch

Les vertus civiques

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À retrouver dans l'émission

« Chaque Français bricole son propre système de valeurs », constate Jérôme Fourquet, spécialiste de géographie électorale à l’IFOP, qui analyse les évolutions récentes de notre société.

Warrior and Servant, Pieter de Hooch
Warrior and Servant, Pieter de Hooch Crédits : Getty

Dans un livre au titre évocateur – L’Archipel français – publié au Seuil, il décrit le processus de « dislocation des matrices catholique, républicaine et communiste » qui ont longtemps structuré notre pays. Il évoque aujourd’hui dans les pages idées de L’Obs un « basculement anthropologique » lié notamment à la sécularisation de la société. Parmi les signes forts, la chute du nombre de baptêmes (42%), mais surtout la disparition d’un « référentiel commun » : les républicains anticléricaux « méprisaient la religion, mais ils en connaissaient la grammaire, les histoires, les personnages. Pour les nouvelles générations, c’est une langue étrangère. » Judaïsme et Islam ne profitent pas de la situation, et l’on y observe, comme chez certains catholiques, « un regain religieux et identitaire ». L’écologie pourrait reconstituer une « matrice » et « un ciment entre différentes îles de l’archipel français », mais pour l’heure, Jérôme Fourquet observe qu’à « une époque où toutes les valeurs se sont effondrées, la consommation et les loisirs sont les seuls moyens de trouver et de mesurer sa place dans la société… » La crise des « gilets jaunes » l’a montré : là « où le lien civique a été dévasté, il ne reste souvent que la hantise de ne pas chuter socialement et de pouvoir continuer à tenir son rang en consommant ». Dans les villages où le maire parvient à lancer des projets communs, autour de la transition écologique, par exemple, et à soutenir des associations, « le lien social se reconstitue ».

Peut-être faudrait-il aussi s’employer à réhabiliter des vertus anciennes, et qui ont fait leur preuve. Dans Le Point, Pierre-Antoine Delhommais rend hommage à Esther Duflo, « Nobel de l’humilité ». Cette brillante et jeune économiste, spécialiste de la lutte contre la pauvreté, « en a totalement renouvelé l’approche, par son aspect très modeste et très pratique ». Loin des solutions globales et « miraculeuses », elle a mis en œuvre des remèdes à des problèmes concrets, par exemple, au Rajasthan (Inde) le don d’un kilo de lentilles aux mères qui viennent faire vacciner leur enfant contre la rougeole : résultat, un taux de vaccination multiplié par six.

"Devenir plus humain"

Dans un livre qui vient de paraître aux Belles Lettres sous le titre Les vertus communes, Carlo Ossola a entrepris de mettre en valeur les vertus civiques de la vie ordinaire, en puisant aux traditions littéraires et morales qui les ont illustrées. Affabilité, discrétion, loyauté, gratitude, urbanité, générosité… ces vertus du quotidien nous préservent de la vanité de l’orgueil et des dégâts de l’arrogance, elles rendent la vie aimable en société et nous enjoignent de ne pas « peser sur la terre ». Le titulaire de la chaire des « Littératures modernes de l’Europe néolatine » au Collège de France redonne ainsi une actualité politique au manuel de civilité de la Renaissance, en s’inspirant également des Minima Moralia de Theodor W. Adorno, écrites au lendemain de la guerre pour exorciser le retour de « la brusquerie, l’insistance saccadée et la violence qui caractérisent les brutalités fascistes ». Chacune de ces « vertus communes » est annoncée par une anecdote qui la met en situation, comme ce chauffeur de bus à Naples, illustrant la placidité, qui répond dans un sourire à un usager impatient lui faisant remarquer qu’il devait passer à 22H40 : « nous avions rendez-vous, vous et moi ? » Pour Cicéron, l’affabilité est à la base de toutes ces vertus, « car il n’est pas de vertu si l’on n’y joint la mansuétude et l’affabilité ». « Petite vertu qui a traversé les siècles d’un pas léger » elle préserve les nobles de l’arrogance, c’est pourquoi elle est devenue « l’aimable vertu du siècle des Lumières », célébrée par Voltaire ou Diderot. Si elle est « la première des vertus sociales, la discrétion est la première des vertus personnelles ». Guichardin et Castiglione* la présentent comme une prudence de l’esprit, face à la complexité du monde, en quoi elle est synonyme de discernement. La loyauté est une vertu universelle, comme la « parole donnée », un engagement de fidélité à soi-même et de réciprocité. Dans son dictionnaire touareg, Charles de Foucauld l’identifie ainsi : la loyauté confère le « droit de parler », « el aoual », avec autorité et légitimité, elle inspire la confiance. Dans Le Décaméron, Boccace évoque un marchand « de naissance infime mais de grande bonne foi et loyal ». Ce qui à ses yeux « signifie que, en toutes circonstances, cet homme préfère ce qui est honnête à ce qui est utile ». 

Carlo Ossola relève que la prévenance est aujourd’hui dévoyée par la publicité et la « captation insidieuse à laquelle nous cédons notre identité » pour la simulation de notre « profil » sur internet et la prédiction de nos choix à partir de nos « préférences ». Mais la prévenance, « à la fois offre et attente », « aussi rapide dans sa sollicitude que douce dans sa retenue », est une belle disposition de l’âme, elle incarne parfaitement l’adage d’Érasme « sedens columba » : une colombe posée.

Par Jacques Munier

* Baldassare Castiglione L'Idéal courtisan Traduit de l'italien par Jean de Palacio. Allia

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