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Un "screen new deal" ?

Travail et longueur de temps

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La négociation sur le télétravail semble mal engagée : Laurent Berger a menacé de ne pas signer le « diagnostic paritaire » lors de la réunion prévue demain entre patronat et syndicats.

Un "screen new deal" ?
Un "screen new deal" ? Crédits : Getty

Et d’une manière générale, « les organisations de salariés, qui aimeraient aller plus loin qu’un simple état des lieux, réclament l’ouverture d’une négociation, débouchant sur un nouvel accord national interprofessionnel applicable à l’ensemble des entreprises. Les mouvements d’employeurs ne veulent pas, à ce stade, en entendre parler » résument  Bertrand Bissuel et Raphaëlle Besse Desmoulières dans Le Monde. C’est pourquoi, avec d’autres, le secrétaire général de la CFDT refuse de parapher un document sans valeur juridique contraignante : « On n’a pas de temps à perdre à faire des figures de style – a-t-il déclaré. Si le patronat ne veut pas – ce qui est incompréhensible parce qu’il laisse un certain nombre d’entreprises dans une espèce de no man’s land –, le gouvernement doit prendre ses responsabilités. » On a pu, depuis la fin du confinement, prendre la mesure des risques potentiels de ce type d’activité à distance – le télétravail - où la frontière s’efface entre le monde professionnel et la sphère personnelle, avec la relégation des collectifs de travail, et la montée d’une forme de sentiment de culpabilité qui fait répondre à toute injonction, à n'importe quel moment. Si cette pratique a pu rendre des services à l’économie en temps de pandémie, sa généralisation peut faire craindre une nouvelle désorganisation du travail s’ajoutant au temps partiel subi, à l’intérim, à la « mobilité » ou à la précarité. Le mensuel CQFD publie un dossier sur le temps de travail et rappelle que « pour le mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, la lutte pour le temps a été la mère de toutes les batailles ». Iffik Le Guen revient sur les ouvrages du sociologue allemand Hartmut Rosa consacrés à l’accélération du temps dans nos sociétés modernes, une sorte « d’équivalent fonctionnel à la promesse de vie éternelle », jadis religieuse. Et il a mené l’enquête sur l’un des dirigeants de Google, Eric Schmidt, engagé comme conseiller du Congrès américain et du Pentagone dans une course vers la société connectée. Nommé à la tête d’un groupe d’experts chargé d’inventer l’avenir post-Covid de l’État de New York, il « s’est fixé comme priorité la télémédecine, l’enseignement à distance et le très haut débit dans un programme dénoncé comme screen new deal (pacte des écrans) par Naomi Klein ». Et l’on sait que les géants du numérique œuvrent en sourdine aux solutions et moyens techniques pour développer le télétravail. 

“La justice parlait la même langue que les prévenus”

Un cas limite de l’accélération du temps imposée aux salariés a été révélé au procès France Télécom l’an dernier. Entre 2007 et 2010, ses dirigeants s’étaient fixés pour objectif le départ volontaire de 22 000 employés sur les 100 000 que comptait l’entreprise. S’est alors institutionnalisé un « management par la terreur », selon les termes de Michel Deparis, un technicien marseillais qui s’est suicidé, l’un des dix-neuf salariés qui en ont fait de même, douze autres l’ayant tenté. À l’époque Didier Lombard, le PDG, disait aux cadres que les départs devaient se faire « par la fenêtre ou par la porte » *. Or le tribunal a jugé illégaux « les moyens choisis pour atteindre l’objectif », rappelant notamment qu’il faut « concilier le temps et les exigences de la transformation de l’entreprise avec le rythme de l’adaptation des agents qui assurent le succès de cette transformation ». Sandra Lucbert a suivi le procès jour après jour. Elle vient de publier au Seuil une fiction réaliste et critique sous le titre Personne ne sort les fusils, et elle évoque dans Marianne ce qui l’a frappée dans son déroulé. 

Les dirigeants de France Télécom étaient estomaqués qu’on les incrimine pour des plans managériaux qu’ils estimaient réussis.

Une autosatisfaction qui tranchait si radicalement avec « l’indignation impuissante » des parties civiles qu’elle a entrepris de « faire apparaître littérairement le régime d’évidence des prévenus, leur il fallait : il fallait faire 22000 départs parce qu’il fallait libérer 7 milliards de cash-flow ». Du coup c’est aussi une question de langue qui lui apparaît décisive, celle que Gramsci appelait la langue « hégémonique », et qui s’impose au point de rendre invisibles « les mécanismes sociaux qui nous constituent ». 

Ainsi le mot agilité a été mis dans nos bouches. Il dit la liquéfaction de la force de travail opérée par Uber qui parle de work flow, flux de travail.

Or, dénonce-t-elle dans Les Inrockuptibles, cette novlangue néolibérale est tellement prégnante qu’au procès, « le tribunal parle la langue qu’il accuse ». Il ne remet pas en cause la nécessité de ces licenciements, juste le fait que c’était une réduction des effectifs « à marche forcée », et que le volontariat des départs n’était qu’un « simple affichage ». C’est pourquoi, selon Sandra Lucbert, le procès France Telecom n’a pas eu lieu.

Par Jacques Munier

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