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L'anniversaire du Hirak à Alger

Algérie : le "Hirak" ne faiblit pas

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Une foule considérable a envahi vendredi dernier les rues de la capitale et de nombreuses villes en Algérie pour marquer l’anniversaire du mouvement de contestation.

L'anniversaire du Hirak à Alger
L'anniversaire du Hirak à Alger Crédits : AFP

« En engageant de manière aussi forte la 2e année de la "révolution du 22 février", ce 53e vendredi est un moment politique que le pouvoir gagnerait à analyser en profondeur », soulignait samedi l'éditorialiste du quotidien francophone Liberté. Et celui du site d’information économique Algérie Eco, relayé par Courrier international, estime que « si le “système” politique contrôlé par l’armée n’est pas tombé, un an après le début du mouvement, les victoires des manifestants sont nombreuses ». À commencer par la chute de l’ancien président et de son clan, ainsi que celle « des oligarques les plus toxiques ». 

Pratiquement tous les hommes d’affaires qui avaient défrayé la chronique par leurs malversations sont aujourd’hui sous les verrous ou dans le collimateur de la justice.

Mais parmi les acquis les plus positifs du Hirak, Nordine Grim signale « la mise en évidence que le haut commandement militaire était le réel détenteur du pouvoir politique en Algérie. Beaucoup d’Algériens le savaient déjà, mais le spectacle du chef d’État-major [Ahmed Gaïd Salah, décédé le 23 décembre 2019] donnant directement des ordres au chef de l’État par intérim, Abdelkader Bensalah, était de nature à confirmer cette brutale réalité. » Le journaliste insiste également sur le « vaste mouvement de fraternisation entre les populations des différentes régions du pays » et sur l’irruption massive des femmes dans l’espace public.

« On va dire qu’on en est à 40 % de victoire » estime un manifestant de Béjaïa, capitale de la Petite Kabylie, un bastion du Hirak. Comme le rappelle Madjid Zerrouky dans Le Monde, « une grève générale a paralysé la ville pendant la semaine de l’élection présidentielle en décembre 2019. Et selon les chiffres officiels, seuls 0,12 % du demi-million d’inscrits que compte la wilaya ont participé au vote. » Khaled Zirem, l’un des animateurs du café littéraire de Béjaïa, un espace de débats où se rencontrent public et auteurs, ajoute qu’« en une année, la rue algérienne a fait plus que ce que le pays n’a pas pu réaliser en 57 ans d’indépendance ».

Hirakologie

Un autre acquis du mouvement, et non des moindres, vient de l’intérêt qu’il a suscité auprès de nombreux jeunes chercheurs algériens en sociologie, en histoire ou en linguistique. D’où l’invention du néologisme « hirakologie », dû Lazhari Rihani, professeur de linguistique et de philosophie du langage au département arabe de l’université d’Alger-II. Comme le rappelle Frédéric Bobin sur le site du quotidienLeMonde.fr – « le néologisme a fait son apparition lors des rencontres Regards croisés sur le mouvement du 22 février, fin juin, à Alger-II, sous les auspices de la linguiste Khaoula Taleb Ibrahimi ». Un événement qui s’inscrit dans une floraison d’initiatives similaires, à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou ou au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle d’Oran. 

Des réseaux de chercheurs se structurent, en Algérie ou dans la diaspora, s’efforçant, pour commencer, de répondre à l’urgence de conservation des archives d’une histoire en mouvement, à l’instar de ce qui avait été entrepris en Tunisie avec le printemps de 2011.

Pour Abderrahmane Moussaoui, professeur d’anthropologie à l’université de Lyon-II, « Il y a une précipitation légitime pour corriger quelque chose, faire mémoire pour compenser le blanc des années 1990 », celui de la « décennie noire », cette guerre entre l’armée et les maquis djihadistes qui a fait entre 100 000 et 200 000 morts civiles. 

Les « années noires »

Dans l’ouvrage collectif publié à La Fabrique sous le titre Hirak en Algérie, Salima Mellah analyse « le rôle majeur du traumatisme de la sale guerre » contre les civils, qu’une loi de réconciliation nationale a tenté d’effacer de la mémoire collective en 2006. « Treize ans plus tard, aucun procès équitable ne s’est déroulé en Algérie » pour établir les responsabilités des « crimes perpétrés par des agents de l’État ou par des membres de groupes armés se réclamant de l’islam ». 

L’un des contributeurs à cet ouvrage collectif, François Gèze, insiste sur le rôle déterminant de ce « passé qui ne passe pas » dans les pages idées de Libération, qui montre « que les vérités sur le fonctionnement d’un régime d’oppression particulièrement pervers – y compris dans son instrumentalisation de la violence islamiste – avaient été comprises de longue date dans les couches populaires ». Il en veut pour preuve l’un des slogans du Hirak : « DRS [Service de renseignement dissous en 2015] = GIA [Groupes islamiques armés] », témoignant de la conviction que les GIA « étaient rapidement devenus, du fait de leur infiltration, des groupes islamiques de l’armée ». Quant à l’avenir du mouvement, alors qu’aucun leader ne se détache pour incarner une alternance politique, le membre d’Algeria-Watch, l’ONG de défense des droits humains, estime que c’est aussi sa force, car les leaders « seraient immédiatement éliminés ou retournés par la police politique ».

Par Jacques Munier

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