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La gratitude, à la merci d'une grâce (Auguste Renoir)

Des sentiments nobles

5 min
À retrouver dans l'émission

A propos de trois sentiments qui favorisent le vivre-ensemble : l’estime de soi, la gratitude et l’amitié.

La gratitude, à la merci d'une grâce (Auguste Renoir)
La gratitude, à la merci d'une grâce (Auguste Renoir) Crédits : Getty

L’estime de soi est un sentiment éminemment social, qui se construit sous le regard des autres. Emmanuel Kant considérait qu’elle se développe dans le champ de la morale, car le sentiment de sa propre valeur ne se fait pas à l’égard de la valeur des autres mais en référence à la loi morale. Pour lui, l’estime de soi implique le devoir de respecter la dignité humaine en soi-même et chez les autres. Le mensuel Sciences Humaines consacre un dossier à cette composante essentielle de la personnalité, du sentiment d’efficacité personnelle et de satisfaction qu’elle procure jusqu’à son dévoiement dans l’orgueil ou à ses troubles quand la confiance vient à manquer, en société ou au travail. Romina Rinaldi revient sur l’histoire de la notion. Le terme apparaît en tant que tel chez William James, comme le résultat d’une forme d’équilibre entre les ambitions et les moyens de chacun. Dans la seconde moitié du XXe siècle, « les recherches sur l’estime de soi se multiplient de façon exponentielle ». Des chercheurs montrent le rôle protecteur de l’estime de soi, en particulier chez l’enfant. Winnicott met en évidence le rôle de l’attachement dans ce processus.

Avant de se voir, l’enfant se voit dans les yeux de sa mère le regardant.

Dans cette interaction primordiale, « l’enfant développe non seulement une image de l’autre comme étant digne de confiance mais aussi une image de lui-même valorisante. Il se sent reconnu dans ses besoins et digne d’amour ».

L’attachement suscite la reconnaissance et la gratitude. Laquelle relève pourtant d’une forme d’« asymétrie », comme le souligne Catherine Chalier dans son dernier livre, paru chez Bayard sous le titre Découvrir la gratitude au risque de l’asymétrie. C’est que « l’asymétrie ouvre un espace – entre soi et autrui, entre soi et la nature, entre soi et Dieu ». Un espace où peuvent jouer la concurrence et la rivalité, mais aussi la faveur d’une grâce. Loin de la résignation, celle-ci « ouvre à la portée prophétique du merci ». La philosophe, spécialiste de Levinas – très présent dans l’ouvrage – évoque le « oui » de l’enfant dans Zarathoustra, qui serait « un nouveau commencement et un jeu », « un « oui sacré » qui ignore  l’inquiétude de l’obéissance tout autant que la colère du refus ». Même s’il faut aussi savoir dire « non », aussi bien pour se construire soi-même que pour bâtir une société juste. Et notamment une société où puisse prévaloir ce qui est commun à tous les humains, par delà leurs différences. C’est ce qui se produit dans l’amitié, et que reflète l’expression « alter ego », un autre soi-même. 

Les éditions Rivages rééditent le texte célèbre d’Aristote sur l’amitié, dans une nouvelle traduction de Nicolas Waquet. Pour le philosophe grec, elle est une « vertu » démocratique car « elle assure l’union entre les citoyens et la cohésion de la cité ». 

Fondée sur l’idée de partage, la philia répond aussi à une justice légale ou morale. (Nicolas Waquet)

Elle est une vertu, car l’amitié véritable doit aussi « se comprendre comme un accord moral avec soi-même, par lequel les Grecs définissaient précisément la vertu ». Elle découle de « l’amour mérité que l’homme vertueux éprouve envers lui-même », soit encore ce qu’on désigne aujourd’hui comme l’estime de soi…

Dans son commentaire très serré du texte d’Aristote, publié chez le même éditeur sous le titre L’amitié, Giorgio Agamben insiste sur l’aspect ontologique et politique de ce sentiment. Il évoque un passage central où Aristote parle d’une « sensation de l’être pur, une aisthèsis de l’existence », une « sensation d’exister » qui « est par elle-même douce ». L’amitié redouble en quelque sorte cette douceur du sentiment d’exister, par le partage.

Elle a la forme d’un con-sentir l’existence de l’ami.

Pas d’intersubjectivité au sens moderne dans ce « sentir avec », ce consentement heureux.* S’ajoute alors une dimension politique dans l’esprit d’Aristote : vivre ensemble, pour les humains, ce n’est pas seulement appartenir au même troupeau partageant le même pâturage. La communauté humaine se définit comme « une participation au fait même de vivre ensemble ». Il ne s’agit pas de la participation à une substance commune mais d’un « partage purement existentiel et sans objet : l’amitié comme consentement au pur fait d’exister ».

Les amis ne partagent pas quelque chose (une naissance, une loi, un lieu, un goût) : ils sont toujours déjà partagés par l’expérience de l’amitié.

Commentaire d’Agamben : « c’est cette partition sans objet, ce con-sentement original qui constitue la politique » comme le simple fait, néanmoins décisif, de vivre ensemble. Une « synesthésie politique originaire » devenue avec le temps le « consensus » dans la phase exténuée de nos démocraties.

Par Jacques Munier

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