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La question orientale, 18 octobre 1908

La leçon des géographes

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Avec leur focale élargie, le caractère polyvalent de leur approche – physique, humaine, cartographique, géopolitique… – les géographes nous aident à comprendre le monde.

La question orientale, 18 octobre 1908
La question orientale, 18 octobre 1908 Crédits : Getty

« La géographie permet de montrer comment s’articulent des rapports de force de l’échelle locale à l’échelle globale », résume Renaud Duterme dans les pages idées de Libération. Dans l’entretien accordé à Catherine Calvet et Thibaut Sardier, il montre comment notre système économique fonctionne grâce aux écarts entre des lieux puissants et des périphéries appauvries, une logique de développement mise en place avec la colonisation européenne « qui a mis fin à des systèmes d’autoproduction permettant aux habitants de ne pas être dépendants du marché ».

Le capitalisme attise la compétition entre les territoires. Il crée en permanence des centres de pouvoir – à l’échelle mondiale, ce sont des métropoles comme New York, Pékin ou Londres – mais aussi des périphéries où sont exportés les surplus, et où se trouvent des ressources humaines ou naturelles à moindre coût.

Le modèle s’applique donc à différentes échelles : globale, avec les rapports Nord-Sud, continentale dans les Amériques, par exemple, nationale ou locale. Auteur d’un Petit manuel pour une géographie de combat (La Découverte), Renaud Duterme dénonce le mépris des élites métropolitaines pour les ruraux enclavés et les zones périphériques désertifiées en services publics. Il rappelle l’histoire des « enclosures » en Grande-Bretagne * : l’accaparement des terres communales au détriment de « dizaines de milliers de paysans anglais qui bénéficiaient de l’usage de ces terres communes. Cela les a forcés à travailler pour l’industrie, et donc à devenir dépendants du marché ».

Géographie et diplomatie

Dans l’hebdomadaire Le 1, Michel Foucher évoque la guerre asymétrique que se livrent les Etats-Unis et l’Iran, la grande puissance mondiale et la puissance régionale.

Le retrait américain de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien de 2015, assorti de sanctions économiques, a conduit à une baisse du PIB iranien de 4 % en 2019.

Et le FMI prévoit pour 2020 une nette aggravation car « l’Iran n’exporte presque plus une goutte de pétrole » et « aucune entreprise étrangère ne prend le risque d’investir dans ce pays, qui représente pourtant le premier marché du Moyen-Orient par la taille de sa population (plus de 83 millions d’habitants) ». Le géographe souligne l’isolement du pays dans la région et le rôle de Paris, Londres et Berlin pour jouer l’apaisement : leur silence « sert sans doute à préserver une certaine audience auprès de Washington dans la perspective d’une négociation diplomatique » car les Européens ont gardé « la capacité de parler à tout le monde », même si l’Iran n’a pas une mais plusieurs diplomaties. 

Les Iraniens jouent aux échecs, un jeu qu’ils ont inventé : ils vous testent, ils envoient des messages, ils pratiquent la méthode du lien entre des sujets différents et pensent à plus long terme que nous. 

Michel Foucher a également été diplomate, et il renoue en cela avec une tradition, celle des géographes associés aux négociations internationales. Ce fut le cas à la fin de la Grande Guerre, auprès des gouvernements des pays en conflit, et en particulier, s’agissant des représentants de l’Ecole française de géographie alors en plein essor, pour dessiner la nouvelle carte de l’Europe politique. Avant cela, Paul Vidal de la Blache avait apporté son expertise dans le contentieux qui opposait la France au Brésil à propos de la frontière de la Guyane. Les Éditions Macula publient son carnet de voyage en Allemagne de 1885, un pays alors ennemi. On le voit faire sans cesse le lien entre les faits de la nature et les faits sociaux, « dans cette humeur vagabonde et flâneuse de ceux pour qui l’observation est une manière de réfléchir ». Dans sa préface, Jean-Christophe Bailly parle « d’une sorte de poème effiloché où la matière du monde s’égrène », et il souligne l’attention soutenue portée aux noms de lieux qui arpentent l’espace découvert. Comme le résume Maïté Bouyssy sur le site En attendant Nadeau, « la question de ce qui soude ou mine un État-nation est sa grille principale d’interrogations », dans une Allemagne déjà diverse qui « a intégré des populations, souvent miséreuses à l’est, un prolétariat dont les enfants vont à l’école pieds nus en septembre ».

Géographie de l'exil

Eux ne connaissaient pas la géographie rébarbative des frontières : les Doms sont une minorité ethnique de Syrie et du Liban, à l’origine des nomades pratiquant le commerce, sans doute issus d’une caste indienne ayant migré entre le IIe et le VIe siècle, soit bien avant les Roms. Artisans joailliers ou forgerons puis prothésistes dentaires informels, les « dentistes à la valise » fuyant la guerre en sont réduits désormais à la mendicité et à l’exil. La revue Gibraltar publie le poignant récit de Thomas Abgrall qui suit la famille de Sharif et Joumana. Ils empruntent « la route migratoire utilisée par les Doms : pas celle de la Turquie, ni de la Grèce, trop dangereuse, car la Méditerranée avale des corps d’enfants, mais celle du Maghreb. La route des cinq milliards de pas. » Une géographie accidentée, hérissée de frontières, qui en dit long sur la condition moderne de l’exilé.

Par Jacques Munier

* Edward P. Thompson : La guerre des forêts (La Découverte)

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