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Conférence de presse de Boris Johnson, le 24 décembre

Europe : une citoyenneté de basse intensité

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Au bout de plus de quatre années de difficiles négociations, les Britanniques sont enfin parvenus à un accord sur leurs relations économiques avec l’Union européenne.

Conférence de presse de Boris Johnson, le 24 décembre
Conférence de presse de Boris Johnson, le 24 décembre Crédits : Getty

« A rebours de la classique négociation d’un accord commercial entre États, il s’agissait de dénouer les innombrables liens tissés au fil de quarante-sept ans d’un mariage de raison, où l’amour n’a jamais éclos », souligne l’édito du Monde. Mais « le soulagement que procure la fin de ce divorce marathon » ne doit pas faire oublier l’essentiel : « le Brexit est une erreur historique, résultat du pari hasardeux de l’ancien ministre conservateur David Cameron et des mensonges de démagogues comme Boris Johnson, qui a fait croire aux Britanniques qu’ils auraient « le beurre [le libre accès au marché européen] et l’argent du beurre [le retour à la pleine souveraineté] ». Une erreur, et « un projet à contretemps de l’histoire » dont « les Européens, mais surtout les Britanniques, n’ont pas fini de payer le prix ». Déjà, les milliers de camions bloqués de part et d’autre de la Manche, après la décision européenne d’interrompre le trafic suite au signalement d’un nouveau variant de coronavirus au Royaume-Uni, donnent une idée de la catastrophe qu’aurait constituée un no deal. Dans cette édition du quotidien Le Monde, Éric Albert, correspondant à Londres, fait écho aux critiques des financiers de la City, qui estiment que « la politique a primé sur le pragmatisme ». 

La pêche, qui représente moins de 0,1 % du PIB britannique et 12 000 emplois, a été un point de négociation crucial entre l’UE et le Royaume Uni. La finance (7 % du PIB et 1,1 million de postes) a été ignorée.

C’est que, selon Mark Boleat, à la tête de la corporation au moment du vote pour le Brexit, « la mise à l’écart de la City a un impact faible sur beaucoup de gens, alors que la pêche a un impact fort sur très peu de gens », comme symbole du souverainisme. Ce qui n’empêche pas le rédacteur en chef du Daily Telegraph - journal conservateur et eurosceptique - de clamer haut et fort que c’est l’Europe qui vient de subir « une lourde perte », (dans un article relayé par Courrier international) et d’ajouter que de Gaulle avait raison en opposant son veto à l’adhésion du Royaume-Uni dans les années 1960, car les Britanniques ne pouvaient s’intégrer au modèle de Jean Monnet d’une Union européenne supranationale.

Partisans du libre-échange, atlantistes, déjà mondialisés, nous étions une île à part, nourrissant une tout autre conception de l’avenir de l’Europe.

Désormais, cette conception n’a donc plus voix au chapitre. Reste que l’Europe doit continuer à chercher sa voie entre le compromis culturel et la culture politique du compromis, selon la formule de Marc Abèles et Irène Bellier. La dernière livraison de la revue Ethnologie française porte sur « la fabrication de la citoyenneté européenne ». Car c’est bien là, au-delà des questions d’identité nationale, que peut se forger une conscience européenne, sur la base des valeurs de l’État de droit, de la démocratie, de la justice sociale et de la liberté. L’anthropologue Monica Heintz relève que, jusqu’à présent, les enquêtes ethnographiques sur le sujet ont essentiellement porté sur les institutions européennes, et peu sur la vie quotidienne des citoyens eux-mêmes. Ou alors, à la marge : notamment auprès de ceux qui y voient l’opportunité de déplacement vers des conditions de vie et de travail plus favorables. Les ouvriers du bâtiment roumains, les saisonniers polonais, les gardes malades ukrainiens ou les infirmières lituaniennes, leur présence en Europe de l’Ouest « devient le support d’échanges qui contribuent à tisser la société européenne de demain ». Erasmus aura également contribué a former une conscience européenne parmi les jeunes générations d’étudiants ou d’apprentis. Le dossier de la revue évoque d’autres cas d’adhésion personnelle à la citoyenneté européenne, comme celle qui est encouragée dans certains pays à travers des cours d’intégration à la citoyenneté pour les migrants non européens, étudiés par Emma Fiedler. Mais d’une manière générale « l’appartenance européenne est vécue en basse intensité ».

Peut-être faut-il aussi se tourner vers la philosophie, dont notre continent est l’inventeur, pour donner du corps à cette citoyenneté transversale. Jean-Marc Ferry se demande Comment peut-on être européen ? en publiant sous ce titre chez Calmann Lévy des « éléments pour une philosophie de l’Europe ». Le spécialiste et traducteur de Habermas estime que « l’intégration européenne ne doit pas être une simple affaire d’ingénierie (Grand Marché, monnaie unique) ».

À l’intégration systémique doit faire pendant une intégration civique, proprement politique.

Par Jacques Munier

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