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Espagne, le passé qui ne passe pas

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Les électeurs espagnols se prononcés hier et selon des résultats partiels, la percée du parti d’extrême droite Vox est confirmée.

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Avec 10% des suffrages, c’est un résultat en gros conforme aux estimations. Ce nouveau parti d’une droite nostalgique du franquisme n’est pas né par génération spontanée, il s’est constitué à partir de la frange la plus réactionnaire du Parti populaire où ce courant d’opinion s’était fondu. Tous les commentaires soulignent que c’est la poussée des indépendantistes catalans et leur volonté de faire sécession qui les a fait sortir du bois. Anti-avortement et anti-mariage homosexuel, défenseur de la tauromachie et de la chasse, de « l’Espagne éternelle », et d’une vision traditionnelle de la famille, cette nouvelle formation a séduit des électeurs en particulier dans le monde rural et les villes moyennes. « Vox a surgi comme une conséquence, dans le reste de l’Espagne, de la crise catalane », confirme Benoît Pellistrandi sur le site AOC. Résultat paradoxal : les formations nationalistes ou indépendantistes pourraient devenir les arbitres, et favoriser soit la majorité « Frankenstein » sortante, unissant les socialistes aux indépendantistes, soit une majorité « Francostein » qui unirait « les droites » dans un tout sauf l’indépendantisme ou un « tout sauf Sánchez ». L’avenir proche le dira. La majorité « Frankenstein » sortante, « c’est le nom que les anciens barons du socialisme ont donné à la formule Sánchez – l’actuel premier ministre – pour dénoncer le fait d’avoir fait des indépendantistes des compagnons de route », l’expression de majorité « Francostein » est due à Felipe González, l’ancien chef du gouvernement socialiste, pour désigner l’alliance qui unirait les droites contre le séparatisme ou contre Sánchez. 

"Un printemps de guerre civile"

Vox recrute majoritairement ses électeurs chez les hommes, âgés de 25 à 44 ans, qui n’ont donc pas connu le franquisme. Dans un déni de la dictature qui s’est imposé en Espagne pendant des décennies, ils rejettent la mauvaise conscience d’un « passé qui ne passe pas ». Tout récemment, pour commémorer les 80 ans de la « Retirada », l’exode à la fin de la guerre civile, le chef du gouvernement espagnol s’est rendu dans le sud de la France pour rendre hommage – le premier depuis la mort de Franco – à Manuel Azaña, le dernier président de la République espagnole, au cimetière de Montauban, ainsi qu’au poète Antonio Machado à Collioure, et à ses compatriotes venus mourir sur la plage d’Argelès. L’événement, passé inaperçu chez nous, nous remet en mémoire l’importance de l’écho de la guerre civile dans notre pays. « Au cours des années 1930, aucun conflit extérieur n’a provoqué chez les intellectuels français de passions et de clivages plus importants que la guerre d’Espagne », soulignait Geneviève Dreyfus-Armand dans l’ouvrage collectif dirigé par Christophe Charle et Laurent Jeanpierre : La vie intellectuelle en France (Seuil). À partir d’une documentation exhaustive, Pierre-Frédéric Charpentier livre une somme détaillée sur cette « guerre civile par procuration » dans un livre qui vient de paraître aux éditions du Félin sous le titre Les intellectuels français et la guerre d’Espagne. « Le printemps de 1937 a sans douté été l’un des plus tragiques des printemps français, un printemps de guerre civile » écrivait Georges Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune. L’historien relève l’étonnante « coquille du Mercure de France, au détour d’un compte-rendu des opérations militaires : « La bataille fait rage dans tous les lecteurs » - sans doute aussi dans tous les secteurs… Les clivages ont d’ailleurs aussi été internes à chaque camp. Tout comme Bernanos, des écrivains catholiques – Emmanuel Mounier, Jacques Maritain ou François Mauriac – ont dénoncé les massacres commis par les troupes franquistes et les milices au nom de la sainte foi. Dans l’autre camp, des intellectuels ayant rejoint le front, comme Malraux, Benjamin Péret ou Simone Weil se refusent à entériner les désastreuses divisions du camp républicain entre communistes, trotskistes et anarchistes. Simone Weil en fera les frais, délibérément négligée par le personnel de l’hôpital où elle est soignée à la suite d’une grave blessure accidentelle, du fait qu’elle est identifiée comme anarchiste. C’est aussi le premier conflit à avoir bénéficié d’une telle couverture médiatique. Courts, moyens et longs métrages, émissions de radio, la liste des reporters de presse est également impressionnante dans les deux camps : Robert Brasillach, Drieu La Rochelle, Blaise Cendrars, Joseph Kessel, Paul Nizan ou Saint-Exupéry, pour ne citer qu’eux… Retronews, une nouvelle collection de la Bibliothèque nationale, réédite en intégralité des journaux d’époque et notamment quatre titres sur la Guerre d’Espagne. Dans l’un d’eux - le quotidien Ce soir - Ernest Hemingway, de retour de Teruel, apporte son témoignage sur la reprise de la ville par les troupes républicaines. Question : « Y a-t-il eu des représailles ? » Réponse de l’écrivain : « J’ai été témoin que pas une seule personne n’a été fusillée… Ce n’est pas ce qui s’était passé lors de la prise de Teruel, au début de la guerre civile, par les troupes de Franco. »

Par Jacques Munier

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