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John Rawls en 1990

La justice, les droits, l’égalité

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Les grandes notions de la philosophie politique sont à l’ordre du jour dans le débat public, et dans le climat social que nous connaissons.

John Rawls en 1990
John Rawls en 1990 Crédits : Getty

Philosophie magazine consacre un dossier à cette question : Qu’est-ce qu’une société juste ? La Théorie de la justice de John Rawls est au cœur des discussions. Martin Legros en rappelle les grandes lignes. Depuis Aristote, « Le juste est ce qui est conforme à la loi et ce qui respecte l’égalité ». Le jurisconsulte romain Ulpien précisait que la justice consiste à « rendre à chacun son dû ». La pensée utilitariste, longtemps dominante aux États-Unis fait de « l’utilité commune », soit le « plus grand bonheur du plus grand nombre », le critère décisif, au risque de bafouer les droits de la minorité. C’est pourquoi Rawls oppose à cette conception l’idée que la justice est une valeur supérieure au bien-être collectif : 

Chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice qui, même au nom du bien-être de l’ensemble de la société, ne peut être transgressée.

C’est là qu’intervient sa métaphore du « voile d’ignorance » : pour réaliser cette idée de la justice, nous devons faire comme si nous ignorions tout de notre position sociale ou de notre condition physique, ce qui garantit que personne ne sera « avantagé ou désavantagé dans le choix des principes par le hasard naturel ou par la contingence des circonstances sociales ». Et dans la mesure où nous ignorons quelle sera notre place dans la société, nous serons spontanément enclins à choisir des principes soucieux des plus défavorisés, puisque nous pourrions en être. Pour le philosophe, « les inégalités socio-économiques sont justes si et seulement si elles produisent, en compensation, des avantages pour chacun et, en particulier, pour les membres les plus désavantagés de la société ». D’où ces trois principes : une égale liberté pour tous, l’égalité des chances et la redistribution des richesses. Et sur la méritocratie Rawls formule cette objection : 

Personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ni un point de départ plus favorable dans la société.

Autrement dit, je ne suis que le dépositaire de mes talents et je n’ai pas de raison morale à en revendiquer les fruits. L’hypothèse du « voile d’ignorance » a suscité de nombreuses critiques. On lui a reproché – à son corps défendant – de ne refléter que le point de vue du mâle blanc dominant et, parce qu’elle ignore les situations particulières, de contribuer à l’invisibilité des discriminations. Pour la philosophe Magali Bessone, 

C’est en partant des injustices qui existent déjà que les agents pourront mieux formuler des normes de justice susceptibles d’avoir des effets réels sur l’émancipation des conditions.

Réclamer justice

Mais le droit et la justice peuvent-ils jamais coïncider complètement ? S’il est vrai, comme l’affirmait l’historien du droit romain Rudolf von Jehring, que « l’intérêt est le foyer pratique du droit dans le sens subjectif » et qu’il ne représente par conséquent que la défense des intérêts particuliers dans une logique de classe, qu’en est-il de la notion de justice ? C’est la question ouverte par Paul Audi dans son dernier livre, publié chez Galilée sous le titre Réclamer justice. Comme on peut le voir aujourd’hui encore, l’exigence de justice dépasse l’ensemble des normes juridiques existantes. Et dans cet écart entre le juste et le légal, c’est tout l’espace de la légitimité qui se libère, « devant laquelle la légalité est sans cesse invitée à comparaître ». Le philosophe cite ce passage de Droit naturel et dignité humaine d’Ernst Bloch : 

Lorsque les maîtres blancs des États sudistes se sentent en veine de justice, tous les Noirs se mettent à trembler… Et jamais aucun prolétaire ne fut en bonnes mains quand il eut affaire à l’instinct de classe juridique des jurés petits-bourgeois. 

Bloch évoque le J’accuse d’Émile Zola et sa façon « d’utiliser le droit positif comme s’il se fut agi du droit naturel », ou d’une justice universelle, dans cette marge indécise de la légitimité ouverte par le désir de justice. Commentaire de Paul Audi : 

Une justice universelle doit se préoccuper en priorité de refermer l’abîme des inégalités, tant il est vrai, comme l’a montré Rousseau, qu’il n’est pas de liberté sans égalité ni non plus de fraternité sans l’une et l’autre conjointement.

À défaut d’égalité

« Rousseau tient l’égalité pour une aspiration innée de l’âme ou du cœur » écrit Pierre Bergounioux dans le dernier opuscule de la collection Tracts chez Gallimard : Faute d’égalité. Jusqu’à ce jour en effet, « aucune des initiatives suscitées par la passion de l’égalité n’a abouti ». Pourtant, comme le soutenait Pierre Bourdieu, après Durkheim, « l’inconscient n’est pas, comme l’avance Freud, l’infantile en nous mais l’histoire présente tout entière dans l’objectivité et la subjectivité des agents qui font l’histoire ». C’est pourquoi l’écrivain porte son long regard sur la persistance, « jusque dans les formes les plus contemporaines de la contestation, en pleine crise du capitalisme et de la représentation politique » de ce « rêve égalitaire qui nous est propre ».

Par Jacques Munier

A lire aussi : Pierre Bourdieu, La force du droit (Editions de la Sorbonne)

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