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Auguste Rodin,  L'Éternelle idole

Du bon usage des vertus civiques pour la vie ordinaire

5 min
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Discrétion, admiration, intimité. Éloge de quelques qualités simples qui rendent la vie meilleure en société

Auguste Rodin,  L'Éternelle idole
Auguste Rodin, L'Éternelle idole Crédits : Getty

Dans un beau livre publié sous le titre Les vertus communes (Les Belles Lettres) Carlo Ossola rendait hommage aux vertus civiques de la vie ordinaire, en puisant aux traditions littéraires et morales qui les ont illustrées. Affabilité, discrétion, loyauté, gratitude, urbanité, générosité : loin des vertus héroïques ou "cardinales", ces vertus du quotidien nous préservent de la vanité de l’orgueil et des dégâts de l’arrogance, elles rendent la vie aimable en société et nous enjoignent de ne pas "peser sur la terre". Philosophie magazine publie un dossier sur l’admiration, un sentiment noble qui élève chacun et contrevient à sa manière à la concurrence de tous contre tous. Comme le rappelle Michel Eltchaninoff, Descartes en faisait la première des Passions de l’âme, une "subite surprise", qui rompt le rapport instrumental au monde, où nous recherchons sans cesse notre intérêt. "Ceux qui n’ont aucune inclination naturelle à cette passion sont ordinairement fort ignorants" ajoutait le philosophe. Car l’admiration va au-delà de la surprise, elle s’inscrit dans la mémoire, elle alimente le souvenir.

Sans fidélité, l’admiration n’est que de l’émerveillement.

Elle incite à en savoir plus, à tenter de comprendre. "Du point de vue de la connaissance comme celui de l’éthique, l’admiration nous pousse vers le haut." Pessimiste congénital, Emil Cioran, malgré son scepticisme exacerbé, s’est livré à ce qu’il a lui-même désigné comme des Exercices d’admiration, des portraits fouillés où l’on croise Valéry, Michaux, Beckett, Maria Zambrano ou Borges.

Pour éviter que l’admiration ne verse dans l’emprise, le mimétisme ou l’envie, ou encore les effets de la propagande, Michel Eltchaninoff suggère de cultiver la "part d’innocence, de désintéressement, de déprise" qui est à l’œuvre dès l’origine infantile de ce sentiment, sans pour autant succomber aux mirages du "marché de l’admiration" aujourd’hui saturé, celui du criard et du clinquant qui s’exhibe dans la publicité, la vie ostentatoire des très riches. Dans La Distinction, Pierre Bourdieu nous avait vaccinés contre la version discriminante de la contemplation des œuvres d’art, désignées "à l’admiration de ceux qui ont appris à reconnaître les signes de l’admirable", et qui tiennent ainsi "à distance le non-initié". 

Elle fait partie de cet appareil par lequel s’annonce toujours le caractère sacré, séparé et séparant, de la culture légitime.

Éloge paradoxal du secret

Dans un autre genre de mise en garde, Fernando Pessoa s’insurgeait contre l’assimilation convenue du paysage à "un état d’âme". Il raconte dans le Livre de l’Intranquillité qu’il vient d’admirer à Lisbonne "la vaste étendue de la ville sous la lumière universelle du soleil depuis la terrasse de São Pedro de Alcantara" et précise qu’il est parvenu alors à se dépouiller de sa personne physique pour se retrouver devant "la vérité de l’extérieur absolu". Jean-Christophe Bailly qui rappelle ce moment, souligne l’effet de seuil ainsi marqué : "à l’intimité, alors, le dehors est versé, et il l’est pour ainsi dire sans reste. Par-delà ce seuil, qui est soutenu mais qui n’est pas franchi, l’instant se transforme en souvenir, et rien ne nous est plus intime que ce qui en nous se souvient." C’est dans la contribution de l’écrivain à la dernière livraison de la revue Sensibilités (Anamosa) qui porte sur "les paradoxes de l’intime". Avec le secret ou la discrétion, l’intime n’est pas vraiment au goût du jour, qui s’affiche au contraire dans l’étalage de soi, voire l’obscénité. Pour Marc Zuckerberg, le fondateur de Facebook, la vie privée est désormais « une norme sociale anachronique ». Reste que l’intime appelle le partage, "il se construit en relation", souligne Clémentine Vidal-Naquet qui a coordonné l’ensemble avec Arlette Farge. "En tant qu’expérience sociale et affective du lien, de la familiarité, de la proximité ou de la distance, il est un objet pour les sciences sociales." Michaël Fœssel évoque la "politisation de l’intime" dans les luttes féministes et les revendications des minorités sexuelles : "pour accéder à une forme de tolérance sociale, il faut d’abord que l’intime paraisse sur la scène". De même le combat contre le harcèlement et les violences sexuelles suppose de mettre en lumière ce qui "n’appartient pas à un intime choisi mais à une intimité contrainte". Une différence entre l’intime et une intériorité muette qui se manifeste exemplairement dans le cri, de révolte, de douleur ou de plaisir… Pour Jacques Lacan, "l’intime n’est pas l’image que l’on se fait de l’intérieur" mais "ce qui constitue le rapport à l’autre dans le langage". Le récit de soi, si répandu dans la littérature, en est le meilleur indice. Comme l’a montré Paul Ricœur "en quête de narrateur, le sujet élabore des récits destinés à assurer à sa propre vie une cohérence que le seul fait de la vivre ne lui garantit pas."

Par Jacques Munier

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