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La littérature contre le ressentiment

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À retrouver dans l'émission

Le confinement invite à la lecture. Malgré la fermeture des librairies, la plupart d’entre elles assurent des permanences pour y récupérer les livres commandés.

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Click and collect Crédits : Getty

La dernière livraison de la NRF publie un dossier sur « la littérature aujourd’hui : au centre des humanités ». Cynthia Fleury y signe un texte sur la littérature contre le ressentiment.

Il y a tant de choses que la littérature enseigne à la philosophie politique et à la psychanalyse : l’étendue du présent, la complexité du réel, la fonction symbolique, la dialectique du pur et de l’impur, l’art de sublimer…

C’est ce que la philosophe désigne comme « le défi du faire-œuvre – par la lecture ou l’écriture – face au fracas du Réel ». Il faut le souligner : dans cette opération, lecture et écriture sont les deux faces d’une même forme de « sublimation » par l’œuvre d’art, dans notre société non seulement « fracturée » mais aussi « irréconciliée » où chacun estime qu’un tribut lui est dû. D’où le ressentiment qui se répand comme une pandémie, et qui est l’objet de son dernier livre : Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (Gallimard). 

Lire et traduire

Dans le grand entretien accordé à Nicolas Dutent pour l’hebdomadaire Marianne à l’occasion de la parution de L’Homme aux trois lettres (Grasset), Pascal Quignard évoque également l’art de lire : un sentiment « océanique », « une espèce d’état de surprise ». 

Il y a quelque chose dans la lecture qui n’a pas de fin ni d’objet. De même, lorsqu’on aime, on se métamorphose face à l’altérité de l’autre. L’inconnu prend la main.

L’écrivain, là aussi, fait le parallèle entre lecture et écriture dans le creuset de la langue. La sienne en l’occurrence, « une langue qui n’est pas actuelle, qui est comme traduite d’elle-même » par tout ce qui la déborde, le latin, le grec… « J’essaie de trouver une espèce d’effet d’arrière-monde qui l’approfondirait », explique-t-il. D’où la quête « d’une langue qui traduirait sans cesse d’autres langues, d’autres sensations, d’autres sens, pour essayer de les faire revenir ». Walter Benjamin disait du traducteur qu’il parle une langue universelle et mystérieuse, qui se trouve entre la langue source et la langue d’arrivée, et quoique inarticulée, fait le passage de l’une à l’autre.

Dans le pli éphémère du temps

La traduction vient de nous offrir le monument d’un auteur espagnol singulier et prolifique, Ramon Gomez de la Serna : son autobiographie parue en 1948 sous le titre – intraduisible – Automoribundia (Quai Voltaire). Catherine Vasseur, sa traductrice, évoque dans Le Monde des livres une façon de reconsidérer sa vie, « non depuis l’outre-tombe, à la Chateaubriand, mais depuis une existence travaillée par le néant dès la naissance ». Et Pablo Neruda écrit après sa mort en 1963 : « Toute son œuvre incarne sa propre agonie. Malgré ses allures égrenées, elle est solidement assemblée par la clarté spectrale de l’inventaire. » Car c’est bien une sorte d’inventaire à la Prévert que l’ensemble de textes brefs qu’il a rassemblés dans ses Greguerías, l’une de ses œuvres les plus marquantes. Exemples

« L’horloge picore le maïs du temps. » 

Ou encore

Claquer une porte, c’est coincer les doigts du silence.

Dans le supplément Next de Libération, Philippe Lançon estime que « traduire Greguerías n’est pas plus simple que de traduire Automoribundia. Valery Larbaud avait choisi : Criailleries. Et, de fait, on entend griteríos dans Greguerías, mais aussi quelque chose de grégaire : agglomérat instinctif et condensé d’humour, de métaphore et de jeux de mots. » L’autobiographie lève un coin du voile sur l’invention du genre littéraire si caractéristique de l’auteur paratactique. Évoquant un souvenir de l’Arno à Florence, dont les deux berges lui semblaient disposées à l’envers, il s’interroge sur cette « perturbation de la stabilité des rives ».

C’était… une greguería, et je suis allé vérifier dans le dictionnaire… En Espagne, les greguerías seraient faites d’une large phrase, d’un feston de devises, d’une contexture proverbiale ou grave, l’acceptation de l’instantané… J’exultais du chahut et de la volée d’étincelles de ce nouveau genre.

Ramon Gomez de la Serna était l’animateur excentrique et joyeux de la tertulia du Café Pombo, haut lieu de la vie littéraire et artistique de Madrid avant la guerre civile. Mais il était également familier des réunions savantes de la Revista de Occidente, la revue de Jose Ortega y Gasset. Dans son autobiographie, il raconte l’arrivée de Miguel de Unamuno, « à l’image de ces évêques auxquels le peintre place une cathédrale dans la main comme si c’était une mitre, il apportait de Salamanque l’Université, le palais de Monterrey, le rectorat et sa pierre éclairée d’aubes de farine blanche. »

Par Jacques Munier

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