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New Delhi dans un brouillard de particules fines

Réparer la nature ?

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Un nuage de pollution s’est abattu sur New Delhi, provoquant des maux de gorge et des problèmes oculaires aux habitants de la capitale indienne.

New Delhi dans un brouillard de particules fines
New Delhi dans un brouillard de particules fines Crédits : AFP

Avec une concentration de particules fines par mètre cube d’air plus de trente-deux fois supérieur aux recommandations. Le brouillard était si dense que les avions n’ont pas pu atterrir. Ce n’est pas la première fois que la mégalopole indienne est touchée par des épisodes si graves de pollution de l’air, dus à la fois à la circulation automobile, aux rejets industriels et aux fumées des brûlis agricoles dans les régions voisines, comme le rappelle Le Monde. Circulation alternée, écoles fermées jusqu’à aujourd’hui au moins, chantiers suspendus, distribution de masques de protection… la réponse des pouvoirs publics semble très en arrière de la main. En 2017, la pollution de l’air a causé 1,2 million de décès prématurés en Inde, selon l’estimation parue dans la revue scientifique The Lancet. Cette situation illustre les contradictions et les limites d’un mode de gouvernement qui se contente de gérer la crise dans un contexte de développement incontrôlé. 

Gérer des processus irréversibles

Dans la dernière livraison de la revue Zilsel, revue de sociologie des sciences et des techniques (Éditions du Croquant) Émilien Schultz rend compte de l’ouvrage de Soraya Boudia et Nathalie Jas, Gouverner un monde toxique (Éditions Quae). Elles distinguent trois étapes successives depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale dans la régulation de la pollution industrielle : le gouvernement par la maîtrise, le gouvernement par le risque et le gouvernement par l’adaptation, et c’est le stade où nous en sommes. Car le monde toxique qui est désormais le nôtre « est le produit d’une accumulation progressive de substances nocives issues de l’industrie chimique, l’un des piliers de notre société de consommation ». À titre d’exemple, la production des plastiques a été multipliée par vingt entre 1964 et 2014. L’idée de « maîtriser » la pollution ou le risque sanitaire par la production de normes techniques et de limitations des émissions et des expositions s’est ainsi assez vite révélée insuffisante. Et notamment la notion de « valeur limite » promue par la toxicologie, suivant laquelle seule « la dose fait le poison ». Les études scientifiques sur la cancérogenèse, en particulier, l’ont mise en cause. Suite aux mobilisations sur l’environnement, une autre forme de régulation s’est mise en place à la fin des années 1960 : le gouvernement par le risque, qui consistait à « régler l’action sur des risques acceptables ». Avec « la montée en puissance d’un raisonnement dominé par l’analyse coût-bénéfice et une tendance croissante à traduire en termes financiers des dommages sanitaires et environnementaux ». Enfin, et c’est le résultat de « l’accumulation des constats sur l’incapacité de cette régulation par le risque à empêcher les accidents industriels, la contamination de l’environnement et l’effet anthropique sur le climat », le gouvernement par l’adaptation instaure une forme de pragmatisme « post-accidentel », une logique de résilience qui « tend à dégager les responsabilités des pollueurs pour les déplacer sur les individus sommés de s’adapter ». La forme la plus caricaturale de cette gouvernementalité vient d’être illustrée par le ministre indien de la santé qui recommande aux habitants de New Delhi de manger des carottes parce que c’est bon pour les yeux et donc pour se repérer dans le brouillard épais des particules fines…

Réparer la nature

C’est encore une autre option dilatoire : les grands projets de reboisement en Australie ou ailleurs servent au fond surtout à justifier les émissions de carbone pour continuer à polluer, estime Jean-Baptiste Fressoz dans les pages Débats de L’Humanité. Car ce qui est en cause c’est notre modèle de production industriel et capitaliste. Mais pour Vinciane Despret, « réparer la nature » renvoie aussi « au fait de repriser, de retisser des fils : l’art des reconnexions minutieuses ». Sur le site AOC, dans un article intitulé Être vivant, un appel à multiplier les mondes, la philosophe développe l’idée à partir du simple constat d’être en vie. 

Prendre activement en compte ce que veut dire le fait d’être vivant, c’est bien sûr poser la question des milieux que nous habitons et qui nous font vivre, mais c’est indissociablement penser les mondes que nous avons en commun pour ainsi les retisser et en prendre soin par le prisme de l’écologie.

Vinciane Despret vient de publier Habiter en oiseau, chez Acte Sud. Elle souligne que cette façon d’être vivant dans la relation aux autres vivants non-humains « renoue également avec les savoirs des sciences de la vie : être vivant est une aventure dans laquelle chaque existant ne peut que faire le pari des autres » Et de citer Jean-Claude Ameisen : « être vivant semble être une entreprise collective, en dépendance constante avec la présence des autres ». Une interdépendance qui est à la fois le produit de l’instabilité de la vie et la condition de son maintien.

Être vivant, c’est être en devenir avec d’autres.

Par Jacques Munier

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