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Un jaguar dans la jungle péruvienne

Alerte sur l’écosystème

5 min
À retrouver dans l'émission

Les experts de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) ont présenté hier un rapport alarmant.

Un jaguar dans la jungle péruvienne
Un jaguar dans la jungle péruvienne Crédits : Getty

Un million d’espèces sont menacées d’extinction, c’est-à-dire le quart des animaux et des plantes connus. Comme le souligne Jean-Paul Fritz sur le site de L’Obs, « les espèces de vertébrés sont parmi les plus touchées. Depuis la Renaissance nous avons déjà provoqué l’extinction de 680 d’entre elles. Depuis 1970, leurs populations auraient chuté de 40 % pour les espèces terrestres, de 84 % pour celles d’eau douce et 35 % pour les vertébrés marins. » Le professeur Josef Settele, coprésident de l’évaluation mondiale et auteur principal de l’étude résume ainsi la situation : « Les écosystèmes, les espèces, les populations sauvages, les variétés locales et les races de plantes et d’animaux domestiques se réduisent et se détériorent, voire disparaissent. Le réseau essentiel et interconnecté de la vie sur Terre se rétrécit et s’effiloche de plus en plus. » C’est « une menace directe pour le bien-être humain dans toutes les régions du monde » et pour la sécurité alimentaire. En cause notamment, notre utilisation des terres – l’agriculture et la déforestation – mais aussi des mers avec la surpêche ; le changement climatique d’origine humaine, la pollution, l’introduction d’espèces invasives… L’agriculture et l’élevage occupent « plus du tiers des surfaces terrestres, consomment les trois quarts des ressources en eau douce » une expansion qui se fait au détriment des forêts et des zones humides. 

Un changement de paradigme économique

Pour Sir Robert Watson, président de l’IPBES, il n’est pas trop tard pour enrayer cette évolution, à condition d’entreprendre « une réorganisation fondamentale de tout le système, au travers des facteurs technologiques, économique et social, ce qui comprend les paradigmes, les buts et les valeurs. » Comme le souligne Jade Lindgaard dans Mediapart, « les auteur·ice·s du rapport mettent directement en cause les politiques de croissance économique comme facteur majeur de la catastrophe en cours » et ce « au détriment de la conservation et de la restauration de la nature ». D’où l’appel « à un changement de paradigme économique », même si le terme de décroissance a disparu du rapport final. Comme les États sont signataires, les discussions ont été animées et, par exemple, la France et la Chine se sont accordées pour supprimer toute mention aux droits des peuples autochtones, alors que leur contribution à la préservation des écosystèmes, leurs cultures de l’usage respectueux et durable des ressources ainsi que leur vulnérabilité aux destructions en cours sont reconnues par le document officiel. Pour la France, il s’agissait notamment, à travers le refus de reconnaître des « droits communautaires », d’évacuer les revendications des peuples autochtones de Guyane.

La nature n’est pas uniquement une jolie chose, c’est ce qui nous permet de vivre. C’est l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit, ce sont des protections contre les événements climatiques extrêmes comme les grandes crues et les ouragans. La nature sous-tend les sociétés humaines. Yunne-Jai Shin, l’une des auteurs du rapport de l’IPBES *

A cet égard, le philosophe Timothy Morton invite à modifier nos manières de penser. Dans un livre paru chez Zulma sous le titre La Pensée écologique, il estime que nous devons dépasser le concept de Nature **. Il s’en explique sur le site AOC

La nature est un concept très problématique, parce que les choses ne se contentent pas d’exister autour de nous, elles nous affectent, ce qui signifie que l’espace social ne s’arrête pas aux abords de notre propre espace humain. » 

Contre la pensée « binaire, en terme de ce qui est dedans ou dehors », le philosophe célèbre les vertus critiques du concept d’anthropocène, qui « renvoie à un immense conglomérat constitué de toutes sortes d’êtres vivants ou d’objets : comme des humains, des vaches, des rues, des moteurs à combustion ou des prothèses. Tous se superposent et interagissent. » Un concept qui aide aussi « à penser les êtres humains d’une manière non-raciste et non patriarcale », même s’il contient le mot grec pour désigner l’homme, il est « non-anthropocentrique car c’est le préalable indispensable pour accepter l’idée qu’on peut penser l’humain autrement que comme un sauveur ou un héros ».

L'affaire du siècle

Nathaniel Rich a mené une enquête détonante sur la responsabilité des politiques aux Etats-Unis, qui connaissaient dès 1979 les conséquences désastreuses du changement climatique. Le rapport Charney avait alors établi un consensus scientifique et le président américain Jimmy Carter avait lancé une étude sur les conséquences sociales et économiques du réchauffement. Les industriels étaient prêts, prévoyant que tôt ou tard des décisions drastiques seraient prises. Mais face à l’apathie des politiques, ils ont changé leur fusil d’épaule et se sont arrangés pour que ces décisions ne viennent jamais, ils se sont « radicalisés » en finançant des campagnes de désinformation. L’interview de Nathaniel Rich est à retrouver dans le magazine Society. Son livre est paru au Seuil sous le titre Perdre la Terre, une histoire de notre temps.

Par Jacques Munier

* « Certains bouleversements sont irréversibles. « Il y a des points de basculement », décrit Yunne-Jai Shin, citant l’exemple des sardines de Namibie : surexploitées, elles ont disparu des eaux autrefois très poissonneuses du large de ce pays d'Afrique, ont été remplacées par des méduses, qui à leur tour entraînent une prolifération du phytoplancton. La masse microbienne engendrée consomme tout l’oxygène présent dans les eaux qui deviennent impropres à la vie. »

** « L’idée de nature nous empêche de réaliser que nous sommes connectés à toutes ces choses, que l’espace social n’a jamais été totalement humain. » Et de rappeler que « les oiseaux, les papillons ou les vaches subissent les conséquences de nos actions dans l’espace social ». Timothy Morton

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