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Près de Ras al-Aïn aux abords de la frontière turque, 6 octobre 2019

L'abandon des Kurdes syriens

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Les Etats-Unis ont donné leur accord à une offensive turque dans le nord de la Syrie, et commencé dès hier à retirer leurs troupes.

Près de Ras al-Aïn aux abords de la frontière turque, 6 octobre 2019
Près de Ras al-Aïn aux abords de la frontière turque, 6 octobre 2019 Crédits : AFP

Il s’agit, comme le souligne Hélène Sallon dans Le Monde, d’un « revirement majeur de la politique américaine en Syrie ». Et même si le président Trump est revenu en partie sur sa décision, « elle va à l’encontre des recommandations des responsables du Pentagone et du département d’Etat, favorables au maintien d’un petit contingent de troupes pour contrer toute résurgence de l’organisation Etat islamique (EI) et faire contrepoids à l’influence de l’Iran et de la Russie en Syrie. » 

L'offensive turque programmée

L’objectif de la Turquie est de prendre le contrôle d’une bande d’environ 30 kilomètres de profondeur et 400 kilomètres de long entre la frontière turque et les zones syriennes contrôlées par la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), principale composante des Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenue par les Etats-Unis. Ankara prétend réserver cette zone de sécurité au retour d’au moins un million de réfugiés syriens actuellement présents sur son territoire, mais elle entend surtout repousser la milice kurde des YPG et l’opération pourrait tourner à une forme de nettoyage ethnique avec le déplacement de populations kurdes. Après avoir combattu les djihadistes de l’EI aux côtés de la coalition internationale, les combattants kurdes risquent de se trouver seuls face à l’invasion turque. Leurs responsables ont annoncé renforcer leurs défenses et averti quant au risque de faire de la Syrie « une zone de conflit permanent » et d’entraîner un « retour des chefs de l’EI ».

Les critiques contre l’abandon des combattants kurdes sont également venues des Etats-Unis. « Donald Trump n’est pas le chef des armées. Il prend des décisions impulsives sans connaissance ni délibération. Il bafouille puis laisse nos alliés exposés lorsqu'’il fait face à un coup de fil difficile », a critiqué sur Twitter Brett McGurk, l’ancien envoyé spécial américain pour la Syrie, faisant allusion à la conversation au téléphone avec Erdogan. Et il évoque un « cadeau fait à la Russie, à l’Iran et à l’EI ».

La protection américaine pour seule garantie

Dans La Croix, Adel Bakawan, directeur du centre de sociologie de l’Irak (CSI), université de Soran, et chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI) rappelle que « Les Kurdes du Rojava sont menacés par Damas, par la Turquie, par Daech ». La protection américaine étant à ce jour leur seule garantie, leurs options « sont toutes dramatiques ». À commencer par la première : « chercher un accord avec le régime de Bachar Al Assad. Or, on sait très bien que dans l’idéologie baasiste, ils sont bienvenus en tant que Syriens mais pas en tant que Kurdes syriens ». Un accord avec Damas signerait la fin de leur existence politique et de la démocratie réelle qu’ils sont parvenus à instaurer. Jordi Tejel Gorgas historien à l’Ehess et professeur associé à l’université de Neuchâtel (Suisse) ajoute que « S’il y a des combats, et donc des réfugiés kurdes qui fuient vers l’Irak, l’opération turque pourrait réellement déstabiliser la région, à un moment où l’on constate déjà que Daech est en train de reprendre des forces. Le nombre d’attentats autour de Mossoul et près de la frontière syrienne est en recrudescence. » Une information confirmée par un rapport du Pentagone, selon lequel l'EI est en train de "ressurgir" en Syrie et a "renforcé ses capacités insurrectionnelles", rapporte avec l’AFP Courrier international. « Les Kurdes avaient déjà dénoncé l'annonce fin 2018 du président américain Donald Trump de retirer ses troupes de Syrie et prévenu maintes fois qu'ils ne pourraient mener à bien leur lutte contre les jihadistes s'ils devaient combattre la Turquie. »

Pour Renaud Girard, dans Le Figaro, les Etats-Unis abandonnent en rase campagne ces loyaux alliés que furent les FDS dans leur combat contre Daech. Il rappelle qu’en 1975 déjà, pour des raisons de politique intérieure, les Américains avaient abandonné des alliés en Indochine. « Ce retrait précipité avait provoqué deux tragédies historiques : la prise du Cambodge par les Khmers Rouges et l’exode des Boat People vietnamiens. » Il prévient que « l’abandon programmé des Kurdes syriens ne constitue pas seulement une faute morale, dont les Occidentaux paieront le prix au Moyen-Orient, région qui ne connaît pas de pire aveu de faiblesse que l’abandon d’un ami ». Aujourd’hui les FDS ont entre leurs mains 118000 prisonniers de Daech (les djihadistes ainsi que leurs épouses et enfants). « Les Américains ont dit qu’il appartiendrait désormais aux Turcs de prendre en charge ces familles islamistes. Parmi elles, figurent des milliers de djihadistes porteurs de passeports européens. Peut-on vraiment faire confiance à la Turquie, dirigée par le Frère musulman Erdogan, pour les garder sous sa férule, tout en leur enseignant l’amour de leurs patries d’adoption et des valeurs européennes ? » On peut redouter que le président turc ne soit « tenté de leur lâcher la bride sur le cou, comme il l’avait fait en 2012, lorsqu’il autorisa secrètement qu’ils s’installent à l’est de son pays, dans la région de Gaziantep ? Est-il raisonnable de donner à Ankara un nouvel instrument de chantage contre l’Occident ? »

Par Jacques Munier

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