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"Pendant six mois, je me suis retrouvée seule avec ma boîte mail, ma boss et mon stress"

La vie de bureau

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La crise sanitaire et le confinement ont développé le télétravail. On mesure aujourd’hui les inconvénients et les risques de cette forme d’activité.

"Pendant six mois, je me suis retrouvée seule avec ma boîte mail, ma boss et mon stress"
"Pendant six mois, je me suis retrouvée seule avec ma boîte mail, ma boss et mon stress" Crédits : Getty

Selon un sondage Odoxa paru le 9 avril, 24% des Français télétravaillaient à la fin du mois de mars - un chiffre qui s'élevait même à 41% pour les employés Franciliens. Céline Delbecque a mené l’enquête pour L’Express. Tous les témoignages font état d’un sentiment d’isolement qui entraîne une chute de la motivation et une perte de sens. Par ailleurs, la frontière s’efface entre le monde professionnel et la sphère personnelle. Et paradoxalement, relève Melissa Pangny, psychologue du travail, « un certain sentiment de culpabilité se crée, qui vous fait répondre à n'importe qui, à n'importe quel moment ». Un surcroît de pression dans un cadre intime et familier, une sorte de double peine qui fait regretter les interactions avec les collègues, la pause café ou la cantine. 

En télétravail, tout ce monde n'existe plus, et ces liens s'effacent. Il n'y a plus que la pression, le résultat, des échanges froids par écrans interposés, et cette routine peut amener le salarié à se sentir inutile.

La force du collectif

L’importance du collectif au travail est un objet de recherche de longue date pour Yves Clot, professeur émérite de psychologie du travail au CNAM. Dans son dernier livre – Éthique et travail collectif (Érès) – il tire les enseignements de ses années de recherches sur les conflits ordinaires du travail concret. Il constate qu’aujourd’hui les collectifs professionnels sont malmenés dans l’organisation du travail. « Ils sont pourtant le ressort de la santé au travail, entendue comme un développement du pouvoir d’agir. » C’est la fonction sociale du collectif pour l’organisation du travail, qui s’ajoute à sa fonction psychique, laquelle fait défaut dans le télétravail. Et c’est là que la « dispute professionnelle » autour de l’énigme du « bien faire » peut libérer les énergies. Ou pas… Yves Clot analyse de nombreux cas de figure, comme ces métallurgistes qui prennent des risques pour leur santé en s’approchant de la gueule du four avec leurs barres de fer à l’ancienne parce que le coke de pétrole, moins cher, « coule moins bien ». C’est en fonction de leurs critères de qualité du travail – des lingots produits dans les règles de l’art – que collectivement ces ouvriers contournent les règles de sécurité, et paradoxalement, protègent ainsi leur santé psychique.

Sans une dispute professionnelle instruite entre eux, le risque existe que ce collectif ne se transforme en collection d’opérateurs drapés dans le ressentiment.

Yves Clot évoque la notion freudienne de Kulturarbeit, un travail de « civilisation du réel », qu’il illustre par un contre-exemple étonnant, dans une tout autre sphère de la vie sociale : les rapports professionnels avortés entre Hölderlin, Schiller et Goethe. Le jeune poète est venu chercher auprès de ses aînés, alors consacrés, une légitimité dans le métier. Mais son exaltation se heurte à la condescendance des maîtres « installés ». Hölderlin est « emporté » par les dieux grecs « qui ne sont plus pour Schiller que des « allégories décoratives ». Quant à Goethe, il s’est tourné vers la science dans une forme hautaine de « quiétisme ».

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Hölderlin attend d’eux l’exaltation du travail inaccompli, ils lui enseignent la modération du déjà-fait.

Un conflit voué à la forclusion qui a peut-être manqué au jeune poète pour éviter de sombrer. « Les conflits collectifs civilisés par le dialogue authentique sont en effet salutaires pour investir les siens propres », souligne Yves Clot, qui ajoute que Goethe a raté là « l’occasion Hölderlin ». Et il convoque la métaphore de la trame et de la chaîne dans un tissu.

La culture est tissée dans le conflit, en tension entre la trame du déjà dit et la chaîne du pas encore dit.

C’est le conflit moteur de la Kulturarbeit, « entre inventaire et invention ». 

Bureaucratie

Mais revenons à la vie de bureau… Pascal Dibie publie chez Métailié une Ethnologie du bureau : un meuble né il y a trois siècles pour asseoir l’autorité royale, mais aussi un local et l’ensemble des personnes qui s’y trouvent rassemblées. Il fut très vite apparenté à l’image de l’administration – dans ses aspects les plus positifs : le bureau de poste – mais aussi aux dérives de la bureaucratie. Au XIXe siècle c’est un lieu commun de la littérature. Balzac brosse une physionomie sociale de « l’industrie des employés ».

Le lymphatique, qui redoute les vents coulis, l’ouverture des portes et autres causes de changement de température, se fait un petit paravent avec des cartons.

Le grand art consiste, comme chez Kafka, à dérouter l’usager non sans lui avoir intimé le sentiment d’une faute due à son erreur d’aiguillage. Jusqu’à ce que la sociologie et la psychologie du travail observent et accompagnent une évolution sociétale vers plus de souplesse et de liberté, se faisant parfois complice des engouements managériaux pour l’efficacité.

Par Jacques Munier

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