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L'art de vider une querelle

Généalogie de l’incivilité

5 min
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La brutalisation du débat public, l’avènement d’une culture du « clash » et du règne de la « post-vérité » ne seraient pas aussi nouveaux que ça...

L'art de vider une querelle
L'art de vider une querelle Crédits : Getty

S’il est vrai que le phénomène doit beaucoup, dans sa forme contemporaine, à l’essor des nouveaux médias numériques et à leur influence sur l’ensemble de la sphère communicationnelle, un coup d’œil rétrospectif révèle une remarquable et ancienne continuité. Dans un livre qui vient de paraître chez Payot sous le titre Réflexes primitifs, Peter Sloterdijk brosse une généalogie du rapport ambigu à la vérité, et du caractère consubstantiel à la condition humaine, telle qu’elle est définie depuis les origines, de l’obstination dans l’erreur. Le philosophe relève que les « visions du monde » développées par les civilisations de haute époque ont conçu « l’humain comme un être dont la nature veut qu’il soit victime de ses erreurs ». De l’Inde antique ou des zoroastriens au mythe platonicien de la caverne, l’histoire serait le résultat d’un conflit entre la vérité et l’erreur, incarnées par des divinités antagonistes, où l’humain serait condamné au choix du pire, le combat dans le camp du « bien » fournissant « la matrice de ce qui portera ultérieurement des noms aussi sonores que la vraie religion, mission, combat pour le progrès ou djihad ». C’est ainsi qu’on a pu justifier la terreur au nom du « bien ». Dans le christianisme, « l’insistance endurcie que l’on porte sur le faux » prend le nom de « péché », elle suggère l’idée d’un acte rebelle qui s’illustre dans le mensonge « comme une insurrection de principe contre le devoir de dire la vérité ». Et par un retournement dont l’histoire a le secret, le camp du bien et de la vérité a fini par se constituer en « idéologie », trace fossile d’une vérité passée au service du mensonge, cible ultérieure de toutes les déconstructions révolutionnaires. C’est alors que « l’idéologie en échec laisse libre cours au cynisme », dernière figure en date « de la conscience qui se trompe, que l’on trompe et qui trompe ». Le cynisme, c’est une forme de « désinhibition ». 

Si l’hypocrisie était une révérence du vice à la vertu, le cynisme met quant à lui en œuvre le refus que le mensonge oppose à la convention consistant à se couvrir d’idéalisme. 

D’où le statut aujourd’hui ambivalent du « politiquement correct », la guerre de tous contre tous et le succès des populismes. 

L’ère du clash

L’époque que Christian Salmon a décrite comme l’ère du clash - dans un livre récent paru sous ce titre - après le déclin du spin doctor, le conseiller en communication qui avait pour tâche de produire un storytelling - récit conforme à l’idéologie du pouvoir - cette époque obéit désormais à la loi du « feedback positif » propre aux réseaux sociaux : le buzz ne fait aucune distinction entre la diffusion d’une information et sa teneur en vérité du moment qu’elle est amplement partagée. Une logique qui semble même contaminer les milieux intellectuels. Jean-Marie Durand a mené l’enquête pour la Revue du Crieur sur le nouveau climat de la controverse savante. S’il est vrai, comme disait Bourdieu, que la vérité, s’il y en a une, est l’enjeu de luttes, celles-ci ne devraient pas dégénérer en attaques ad hominem, comme le montrent les nombreux exemples cités. Patrick Boucheron, lui-même objet de violentes diatribes pour l’ouvrage qu’il a dirigé sur L’histoire mondiale de la France, a rappelé dans Le mot qui tue, un essai collectif sur l’histoire des violences intellectuelles, que même la tradition humaniste n’était pas à l’abri de l’invective. Pétrarque décrivait l’espace de l’échange intellectuel comme une « arène poussiéreuse et bruissante d’injures ». 

Le débat entre "pairs"

L’un des facteurs de tensions est la forte pression sur les postes, qui crée entre les chercheurs une situation de concurrence, aggravée par « l’état déplorable de l’Université aujourd’hui », « précarisée, sous-dotée, dirigée par des bureaucrates devenus des apparatchiks de la recherche », estime Arnaud Saint-Martin, qui dénonce également une forme « d’entrepreunarisation de l’Université ». Le sociologue anime avec Jérôme Lamy la revue Zilsel, dont la dernière livraison propose un grand dossier sur la rencontre manquée entre les Science and Technology Studies et la question de l’intelligence artificielle, avec pour conséquence, « des cécités partielles lorsqu’il s’agit d’interroger la montée en puissance de l’IA ». Harry Collins, spécialiste de l’approche sociologique des machines intelligentes », explique ce qu’elle peut apporter dans ce domaine. Par ailleurs, Clémentine Gozlan a mené une enquête ethnographique sur l’AERES, l’agence publique chargé d’évaluer la recherche. Elle montre comment les chercheurs se sont impliqués « dans la définition des critères de scientificité des revues de sciences humaines », une évaluation essentielle pour la carrière de ceux qui contribuent à ces revues. L’agence joue également un rôle dans l’attribution des enveloppes budgétaires de la recherche. La sociologue évoque notamment le débat sur la distinction entre posture scientifique et démarche militante, toujours vif dans cette enceinte sans pour autant virer à l’anathème, comme on peut le voir dans sa version médiatique.

Par Jacques Munier

Chroniques

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