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Une librairie à Chongqing, Chine

La littérature à l’estomac

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C’est la rentrée littéraire, avec cette année une réduction du nombre d’ouvrages en langue française : 336 – dont 82 premiers romans –, le chiffre le plus bas depuis vingt ans.

Une librairie à Chongqing, Chine
Une librairie à Chongqing, Chine Crédits : Getty

Selon le décompte de Livres Hebdo, avec la littérature étrangère (188 ouvrages, un chiffre stable), ce sont donc 524 romans qui seront publiés cette année, contre 567 l’an dernier. Il est vrai qu’avec les chiffres précédents on frôlait la surproduction, d’autant que le volume global des ventes a baissé de 4,38% en 2018 par rapport à 2017 et de 5,7% pour la seule littérature, d’après le Syndicat national de l’édition. La rentrée, avec en ligne de mire les prix littéraires et les fêtes de fin d’année, est une période stratégique pour les éditeurs, elle représente le quart des ventes. D’où l’atmosphère fiévreuse que Julien Gracq avait déjà stigmatisée dans son célèbre pamphlet sur La littérature à l’estomac : dans le « milieu littéraire », pour les critiques comme pour les écrivains – certains d’entre eux, en tout cas – ce qui fait un livre, c’est le bruit : « pas celui d’une rumeur essentielle qui sourdrait de l’œuvre elle-même » mais celui du tapage accompagnant sa sortie. Cette année, nous sommes gâtés question bruit dès l’ouverture de la saison, avec des relents d’antisémitisme rémanent, suivez mon regard… Un penchant favorisé par la vogue constante de l’autofiction.

La littérature de terrain

L’autre grande tendance qui se confirme en cette rentrée, c’est celle de la littérature du réel, comme l’observe Raphaëlle Leyris dans Le Monde.fr, avec notamment la question du terrorisme « qu’évoquent sur le mode du témoignage Thierry Vimal, qui a perdu sa fille le 14 juillet 2016 à Nice, dans 19 tonnes (Cherche-Midi), et Riss, le directeur de Charlie Hebdo, dans Une minute quarante-neuf secondes (Actes Sud) ; le sujet du djihadisme nourrit aussi les fictions d’Attendre un fantôme, de Stéphanie Kalfon (Joëlle Losfeld), ou La Dernière Fois que j’ai vu Adèle, d’Astrid Eliard (Mercure de France) »… Le site de critique littéraire En attendant Nadeau a publié cet été un grand dossier sur le thème de l’enquête, avec parmi d’autres l’article de Dominique Viart sur Les littératures de terrain. À la manière de Zola, mais sans résorber comme lui dans l’écriture du roman la documentation accumulée en amont, cette nouvelle forme littéraire implique l’écrivain au cœur de la recherche et du trajet qu’elle dessine : « ses trouvailles, ses impasses, ses difficultés, ses rencontres, ses surprises, ses réorientations ; l’expérience humaine qu’elle constitue. » Une sorte de porosité des frontières avec l’enquête ethnographique en résulte. Et comme en retour, certains anthropologues comme Éric Chauvier adoptent une écriture quasiment romanesque sur les traces d’une jeune mendiante Rom aperçue à un carrefour puis perdue de vue, l’enquête se transformant en récit d’une disparition et d’une recherche, avec une réflexion sur la notion de travail que représente l’activité de mendier. (Anthropologie, Allia)

« L’époque a faim de réel », constate Laurent Demanze dans Un nouvel âge de l’enquête (Corti). Dans Le discours de l’histoire, Roland Barthes pointait déjà une tendance à l’œuvre dans les textes documentaires – journaux intimes, faits divers, reportages – pour capter « le prestige du c’est arrivé ». Une « exigence d’attestation » qui s’est confirmée au point que certains critiques parlent d’un « tournant documentaire » en littérature. Les enquêtes contemporaines – relève l’auteur – « n’ont pas pour ambition de représenter le réel, mais d’interroger les conditions de sa fabrique, d’inquiéter les institutions qui le construisent et de questionner les conditions de son exploration ». Là aussi, une poétique de l’enquête tend à brouiller les frontières disciplinaires, comme chez certains historiens : « L’investigation biographique compose des exercices d’empathie pour rejouer le meurtre d’un grand-oncle dans Vie et mort de Paul Gény de Philippe Artières », ou encore dans Histoire des grands-parents que je n’ai pas eu d’Ivan Jablonka.

Le "génie français"

« La Monarchie de juillet, disait Walter Benjamin, est le moment où l’homme privé a accédé à la tribune de l’histoire », et dans notre monarchie de juillet bis, la privatisation du commun et des services publics va bon train », affirme Régis Debray dans Le Figaro. Il évoque son dernier livre, intitulé Du génie français (Gallimard), où il imagine que la Société des gens de Lettres doit choisir qui représente le mieux l’écrivain national. Les finalistes sont Stendhal et Hugo, et il choisit de plaider pour l’auteur des Misérables plutôt que pour celui de La chartreuse de Parme. « L’inconscient collectif en France a toujours eu deux cordes à son arc. La stendhalienne rentre bien dans « l’esprit français » version carte postale : prestesse, élégance, clarté, sourire en coin et clin d’œil. » Mais pour lui, 

Un génie national, c’est charnel, émotionnel et corsé. C’est ancré dans une géographie, qui traverse les âges.

« Hugo sent l’iode, la tempête, le gouffre ». Et chez lui le journaliste « est de type transcendantal, il transfigure l’actu en symbole et la chose vue en mythe ».

Par Jacques Munier

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