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Jean Jaurès à l'Assemblée, par Jean Veber

Prendre la parole

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Grand débat national, Convention citoyenne pour le climat, comités d’éthique, États Généraux de l’Éducation… Les citoyens sont de plus en plus invités à prendre la parole. Mais pour quel résultat ?

Jean Jaurès à l'Assemblée, par Jean Veber
Jean Jaurès à l'Assemblée, par Jean Veber Crédits : Getty

Serions-nous entrés dans l’ère de ce que Paul Valadier désigne dans un ouvrage récent comme Le débat permanent ? Procédé dilatoire ou manœuvre destinée à reporter sur la société civile la responsabilité d’un choix délicat, comme en matière de bioéthique ou de fin de vie, le philosophe dénonce le recours immodéré aux « commissions spéciales » comme un recul de la décision politique. La langue est la meilleure et la pire des choses, disait Esope. C’est le lien de la vie civile, l’outil de la raison et de la science, mais c’est aussi la cause de toutes les disputes, la source « de la calomnie et du mensonge ». Le site d’information Les Jours a entrepris de décrypter la communication politique de l’Élysée en temps de crise sociale. Et notamment les fameux « éléments de langage » fournis « clés en main » à destination des journalistes. Le 5 décembre, journée de manifestations et de forte mobilisation en France contre la réforme des retraites, la communication du Palais laissait filtrer cette information essentielle : « Emmanuel Macron se dit “calme et déterminé” ». Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts rappellent que dans la doctrine élyséenne, ce sont les guillemets qui authentifient la citation et les propos, mais depuis lors il y a eu un « mais » : le « guillemetgate ». Le 18 décembre, le conseiller com du président lâche « qu’Emmanuel Macron est, ouvrez les guillemets, « disposé à améliorer » le projet présenté par son Premier ministre ». Une phrase qui s’est répandue comme une traînée de poudre et qui plaçait le chef du gouvernement en fâcheuse posture, ce que l’intéressé n’aurait guère apprécié. Du coup, abandon des guillemets, fini de sourcer « selon l’Élysée », et pas de bandeaux sur les chaînes info… 

Au moins, avec les guillemets, on sait qui parle, on identifie une source. Sans, c’est le risque pour les journalistes de devenir des ventriloques de la parole présidentielle.

Performativité

Les éditions Allia viennent opportunément de rééditer l’ouvrage d’Éric Chauvier intitulé La crise commence où finit le langage, augmenté d’un chapitre sur les réseaux sociaux. D’abord publié à l’issue de la crise financière de 2008, le livre dénonçait le caractère « intimidant » de certains mots – comme celui de « crise » – que l’on prononce pour décourager toute tentative de compréhension de ce qu’il recouvre. Comme tous les « mots pétrifiés », ils alimentent une « rhétorique de l’urgence » destinée à nous faire accepter l’inacceptable.

C’est ainsi que prend forme le consensus de crise : dans la prostration du langage.

L’anthropologue utilise les ressources de la pragmatique du langage – l’étude des interactions produites dans l’échange verbal – pour tous ces termes techniques qui permettent de se payer de mots grâce à l’autorité qu’ils confèrent, même si leur aptitude à décrire et analyser se révèle faible. « Il faudrait rendre grâce à la science d’avoir dispensé avec autant de générosité son langage conceptuel, de l’avoir fait choir de ses tours d’ivoire pour guider les âmes errantes – observe-t-il dans un autre livre au titre éloquent : Les mots sans les choses. Riche de tant de citoyens éclairés, la démocratie ne pourrait que mieux s’en porter. » Mais « loin de l’éden de lumière attendu », il lui faut au contraire « y reconnaître le point culminant d’un état d’aliénation généralisé, qui soutient la démocratie comme le cul-de-jatte porte l’aveugle dans une forêt en feu. »

Je est un autre

À propos des réseaux sociaux, Éric Chauvier souligne la concomitance de leur essor avec la crise de 2008. Face à « l’éther glauque désigné du mot de crise, un processus cognitif et langagier » serait-il à l’œuvre ? La hausse vertigineuse des abonnés à Facebook ou Twitter depuis lors illustrerait selon lui l’expression d’un « état de malaise » généralisé qu’on aurait fait passer pour de la communication. Une communication reposant sur les répliques algorithmiques de nos « profils ».

Les individus productifs communiquent avec une assurance illimitée qui ne s’inspire plus de leur moi singulier mais du modèle des identités stables et immuables que l’on trouve sur les réseaux sociaux.

D’où « la nécessité impérieuse de se réapproprier le langage ».

La dernière livraison de la revue Effeuillage, consacrée à l’analyse des médias et animée par des étudiants du CELSA, porte notamment sur les voix, douces ou rauques, atypiques et uniques, qui ouvrent la voie à une relation particulière avec les auditeurs et auditrices. « Comment le grain d’une voix peut-il faire la couleur d’une radio ? » Laura Frémy analyse « la fabrique d’un phonostyle radiophonique féminin » dans les années 70 avec la bonne fée des automobilistes dans les bouchons, notre consœur Fip : « une voix en mini-jupe », « intime et rieuse. Un mélange de charme, d’ironie et d’autodérision » selon Kriss Graffiti. L’émergence des podcasts natifs, avec des voix « alternatives, dissonantes, minoritaires et engagées », confirme aujourd’hui pour Mathilde Wattecamps que le média audio permet un traitement différent des sujets par rapport au caractère instantané de la télévision et de l’image : « le long terme ne peut être géré que par le langage ».

Par Jacques Munier

A lire aussi :

Revue Projet : Savons-nous encore débattre ? Tout le monde s’accorde sur l’importance de débattre. Mais, en politique ou en famille, la mise en pratique n’est pas si aisée. Le grand débat national n’a-t-il pas accouché d’une souris ? Le débat a trait à l’action possible et à venir, il précède la prise de décision et, en cela, mérite qu’on l’érige en priorité. Croisant le regard et l’expérience d’acteurs politiques, d’universitaires et de représentants associatifs, la Revue Projet propose un voyage initiatique sur cette condition essentielle à toute vie en société. © Denis Meyer

Revue Mots Les langages du politique : Restons groupés ! La construction discursive des relations sociales

Revue Esprit : Quand le langage travaille. Là où nos sociétés connaissent des tensions, là aussi travaille le langage. Le dossier d’Esprit (décembre 2019), coordonné par Anne Dujin, se met à son écoute, pour entendre l’écho de nos angoisses, de nos espoirs et de nos désirs.

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