LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Max Weber, vers 1910, l'époque où il rédige "Les communautés"

La communautarisation des esprits

5 min
À retrouver dans l'émission

Les actions des groupes dits « décoloniaux » contre des manifestations culturelles jugées « racistes » dénotent la montée en puissance des sentiments identitaires.

Max Weber, vers 1910, l'époque où il rédige "Les communautés"
Max Weber, vers 1910, l'époque où il rédige "Les communautés" Crédits : Getty

Ils semblaient jusqu’à présent réservés à une forme de nationalisme exclusif défendu par l’extrême-droite. Sous couvert d’antiracisme c’est, en miroir, une même revendication sommairement « identitaire » qui se développe : tout récemment, l’exposition Toutankhamon dont les organisateurs sont accusés de dissimuler l’origine africaine du roi égyptien, ou une pièce d’Eschyle chahutée à la Sorbonne au prétexte que des comédiens arboraient des masques noirs assimilables au blackface américain du temps de la ségrégation… 

Un tournant identitaire

Ce que Laurent Bouvet désigne dans le FigaroVox comme un tournant identitaire « a conduit à des mobilisations sociales et politiques nouvelles, à la redéfinition des clivages politiques comme à l’émergence de nouveaux champs de recherche en sciences sociales ou à des stratégies marketing de nombreuses entreprises, de médias, etc. » Sans pour autant se bercer d’illusions quant aux « valeurs humanistes et universalistes » de notre société, force est de constater que « des activistes, identitaires, indigénistes, décoloniaux, intersectionnels, islamistes… dont la vision du monde est à la fois essentialiste et relativiste » ont entrepris de lui mener une « guerre culturelle ». Comme le relèvent Étienne Girard et Hadrien Mathoux dans Marianne, « Ce nouveau prisme chamboule tous les fondamentaux de la gauche française ». Contre l'universalisme républicain - le « pacte social » qui « cherche à promouvoir l'égalité entre tous » - ces mouvements « proposent de recentrer la lutte contre les discriminations… autour de l'exaltation des identités ». Les journalistes rappellent les origines américaines de la notion d’intersectionnalité, qui vise « à analyser la manière dont différentes formes de discrimination - liées à la couleur de peau, au genre, à l'orientation sexuelle ou à la classe sociale - peuvent s'additionner et créer des problèmes spécifiques ». Reste que « cette sacralisation de l'identité justifie l'organisation d'événements interdits aux dominants, hommes, hétérosexuels, mais aussi Blancs, pour partager l'expérience minoritaire ». Le sociologue Manuel Boucher, auteur de La Gauche et la raceexplique que « Les identitaristes ont le vent en poupe, car le discours marxiste et républicain a échoué ». Dans Le Monde, Camille Stromboli relève que les incidents se multiplient dans les universités. Jean-François Balaudé le président de Nanterre évoque « une sensibilité qui émane d’associations étudiantes, très minoritaires, qui portent des revendications fortes en termes de lutte antiraciste et qui, pour quelques-unes, ont tendance à faire une lecture raciale des politiques que conduisent les universités. » Face à elles, un réseau s’est constitué, qui liste les opérations de censure organisées par les « décoloniaux ». Michel Dreyfus, directeur de recherche émérite au CNRS, et membre du réseau, souligne que « Les études postcoloniales, nées en Inde et aux Etats-Unis, sont tout à fait légitimes. Mais l’idéologie décolonialiste qui en émane conduit à une fragmentation de plus en plus grande entre diverses minorités, avec une montée des crispations identitaires. »

Les communautés

Une bonne raison pour se plonger dans l’ouvrage de Max Weber qui vient de paraître à La découverte : Les communautés. Le sociologue y passe en revue l’ensemble des facteurs économiques, historiques, religieux, militaires, juridiques ou culturels qui entrent en synergie pour constituer des communautés. Loin de tout déterminisme historique ou culturel, il s’emploie à dégager les logiques qui les soudent, au-delà des sentiments d’appartenance qu’il ramène à des croyances, et notamment l’identité, quels que soient les éléments objectifs qu’elle mobilise (langue, religion, tradition culturelle, ressemblance physique, similitude des habitus etc.) « Le concept de communauté ethnique se volatilise pour qui s’attache à une conceptualisation exacte » écrit-il, « ce qui le rapproche de celui de nation ». C’est que la vraie dynamique communautaire n’est pas là. Elle consiste dans la monopolisation de l’accès à des biens – matériels ou symboliques – Max Weber parle aussi de « chances de vie », au bénéfice des membres d’une communauté déterminée. D’où une logique de fermeture et d’exclusion à l’encontre de ceux qui sont « à l’extérieur ». Dans sa postface, Catherine Colliot-Thélène souligne que cette distinction entre l’élément commun d’adhésion à la communauté et sa logique propre « permet de percevoir le caractère contingent des identités collectives ». C’est en cela que les analyses de Max Weber peuvent être utiles à notre époque de crispations identitaires. La distinction entre l’intérieur et l’extérieur des communautés, conséquence de « l’appropriation collective monopolistique de certaines catégories de chances », a tendance à se durcir dès lors que « ce monopole se trouve subjectivement justifié par une identité supposée des membres de la communauté ». Un facteur essentiel de sa « pétrification ».

Par Jacques Munier

Chroniques
6H45
10 min
Les Enjeux internationaux
Yémen : les pressions internationales mèneront-elles à la paix ?
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......