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À Conflans-Sainte-Honorine, les professeurs réclament "le droit d'exercer leur profession dans le respect de la liberté pédagogique et en toute sécurité".

Blasphème, le retour du refoulé

4 min
À retrouver dans l'émission

L’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty pose la question de la résurgence de l’accusation de blasphème dans nos sociétés modernes et laïques.

À Conflans-Sainte-Honorine, les professeurs réclament "le droit d'exercer leur profession dans le respect de la liberté pédagogique et en toute sécurité".
À Conflans-Sainte-Honorine, les professeurs réclament "le droit d'exercer leur profession dans le respect de la liberté pédagogique et en toute sécurité". Crédits : BERTRAND GUAY - AFP

Dans un grand entretien avec Jeanne Favret-Saada, conduit par le sociologue Arnaud Esquerre, et publié en novembre 2019 sur le site AOC, l’anthropologue, connue par ailleurs pour ses enquêtes sur la sorcellerie dans le bocage normand, évoque son nouveau terrain d’étude : le retour de l’accusation de blasphème lors de la parution des Versets sataniques de Salman Rushdie, et presque simultanément de la sortie mouvementée du film de Martin Scorsese La dernière tentation du Christ. Nous sommes en 1988 et depuis lors, cette accusation s’est installée dans le débat sur la liberté d’expression, sous une forme nouvelle dont Jeanne Favret-Saada retrace la généalogie : la protestation de « sensibilités religieuses blessées ». C’est le motif invoqué par les musulmans britanniques qui demandent sans succès l’interdiction des Versets sataniques. Et qui tentent ensuite de faire jouer en faveur de l’islam une loi pénale vieille de trois siècles punissant le blasphème. La blasphemy law est en fait une loi politique protégeant « le fondement symbolique de l’unité nationale, l’Église établie d’Angleterre », l’anglicanisme en tant qu’il est la confession du souverain. « Elle est si peu religieuse – souligne l’anthropologue – que les responsables des cultes minoritaires présents sur le territoire britannique ne font aucune objection à son existence : ils ne demandent jamais ni sa suppression ni son extension à leur propre religion. » 

Censure religieuse

Au fil de son enquête sur la résurgence de l’accusation de blasphème, Jeanne Favret-Saada est amenée à consulter les archives de l’organisme de l’Eglise catholique chargé du cinéma, à propos de l’interdiction en 1965 du film de Jacques Rivette La Religieuse, tiré du roman de Diderot. Dans ces archives, elle découvre « un véritable trésor pour qui s’intéresse à la liberté d’expression : des cardinaux, des évêques et divers responsables ecclésiastiques y parlent sans mystère de leurs intrigues pour obtenir la censure des films qu’ils estiment blasphématoires », notamment en 1985, Je vous salue Marie de Godard ou enfin, en 1988 La Dernière tentation du Christ de Scorsese. Le film de Rivette obtiendra devant le Tribunal administratif la levée de son interdiction. Mais c’est à cette occasion que surgit l’argument de la protection de la « sensibilité religieuse ». Elle est due à l’abbé Pihan, présent dans la Commission de censure, lequel sait manier ce qu’on appelle aujourd’hui les « éléments de langage ». Aux groupes catholiques qu’il entend mobiliser, il conseille de « réserver l’emploi du mot blasphème aux conversations entre croyants » du fait « qu’il n’a plus aucun sens pour leurs interlocuteurs de la société civile, et à lui substituer l’argument des sensibilités religieuses blessées ».

Dès lors, la critique des choses de la religion ou leur réemploi à des fins esthétiques équivaut à enfreindre l’injonction souveraine des sociétés pluralistes, celle du « vivre ensemble », qui conçoit les êtres humains comme des monades : imperméables les uns aux autres, chacun propriétaire de son lot de convictions – lesquelles sont également indiscutables. (J. Favret-Saada)

C’est sur la même logique que deux anthropologues importants de la mouvance américaine anticolonialiste, Saba Mahmood et Talal Asad, ont défendu la réaction des opinions musulmanes dans l’affaire des caricatures de Mahomet, mettant en cause l’incapacité des Occidentaux à la comprendre. 

Saba Mahmood refuse qu’on parle de blasphème dans un tel contexte – c’est-à-dire, selon elle, d’un jugement intellectuel énonçant qu’une loi aurait été transgressée – mais d’un sentiment de blessure morale, de la perception que « notre être propre, fondé tel qu’il est dans une relation de dépendance envers le Prophète, a été bouleversé ». Quant à Talal Asad, il met en avant le fait que le blasphème ne serait pas à penser d’abord dans sa relation avec la liberté d’expression, mais dans ce qu’il opère : « quelque chose qui cherche à détruire une relation vivante. 

Curieuse persistance de l’argument des sensibilités religieuses blessées… Jeanne Favret-Saada rappelle que Talal Asad « figurait parmi les intellectuels arabes hostiles aux Versets sataniques, au contraire de son maître de l’époque, Edward Saïd, qui soutenait le romancier en toute occasion ».

"Provocation raciste"

Dans l’affaire des caricatures de Mahomet, Talal Asad ni Saba Mahmood ne mentionnent le long travail d’une pluralité d’acteurs « pour qu’un minuscule incident local se transforme en une affaire de portée internationale ». C’est qu’ils sont arrimés à leur thèse que rien ne peut étayer : « le journal danois a publié ces caricatures dans un acte de provocation raciste envers les musulmans immigrés » auquel se seraient joints la classe politique danoise, les gouvernements occidentaux et même le pape, « au nom de la liberté d’expression, et/ou de la domination de l’Occident sur la « civilisation » islamique ».

Par Jacques Munier

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