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Hannah Arendt en 1944

La pensée européenne

5 min
À retrouver dans l'émission

L’histoire de l’Europe, à travers les échanges et en dépit des guerres et régressions nationalistes, est intimement liée à la vie intellectuelle.

Hannah Arendt en 1944
Hannah Arendt en 1944 Crédits : Getty

Depuis l’affaire Dreyfus et l’apparition de cette figure de l’intellectuel engagé dans la vie de la cité, les apocalypses des conflits armés ont éclipsé son rayonnement. Dans les pages idées de Libération, Frédéric Worms invoque pourtant cette histoire intermittente mais commune et les progrès difficiles d’une Europe des Lumières à travers ses métamorphoses dans la formation d’un « esprit européen ». Car il y a – dit-il – « des leçons à tirer d’une histoire européenne des intellectuels, qui a pris au XXe siècle la forme du déni, du conflit et de la résistance ». Déni opposé aux déchirements nationalistes par l’idée d’un travail linéaire de la Raison dans l’histoire, engagement fatal dans le conflit mondial et ses prodromes, alors que le pacifisme est devenu impossible, comme l’expliquent Simone Weil ou Georges Canguilhem à leur maître Alain après Munich. Et puis, dans le contexte de la guerre froide, une résistance qui a pris la forme de la dissidence, dont nous héritons aujourd’hui avec les autres formes incarnées : l’universalisme, l’engagement militant. Pour le philosophe, la tâche qui nous incombe dans l’époque actuelle est de cultiver ce triple héritage pour défendre et faire avancer la démocratie. 

L’Europe sera universaliste, critique, résistante et en outre une et multiple, située et diverse, et donc en un sens intellectuelle, ou elle ne sera pas.

Dans Le Monde, Anne Dujin brosse le portrait de la politiste belge Justine Lacroix qui illustre parfaitement cet engagement en faveur de l’identité politique européenne. Entrée en 1994 au cabinet de Jacques Delors, le président de la Commission, elle décide de compléter sa formation en sciences politiques par une thèse de philosophie politique sous la direction de Jean-Marc Ferry, passeur reconnu des théories de Habermas et européen convaincu. « La question fondamentale qui m’intéressait était : quels sont les principes qui permettent de fonder une communauté politique ? » explique-t-elle. 

Quelle communauté politique ?

À l’époque, c’est le débat ouvert par la Théorie de la justice de John Rawls qui domine le champ intellectuel. Face aux principes qu’elle énonce sur « le caractère inaliénable des droits individuels, l’autodétermination des individus et la primauté du « juste » sur le « bien » dans les institutions politiques, les « communautariens », autour de penseurs comme Charles Taylor ou Michael Walzer, critiquent le caractère formel de cette théorie : ils affirment qu’un sentiment d’appartenance et une certaine conception du « bien » partagée par tous restent nécessaires à l’existence d’une communauté politique. » Un débat qui éclaire les difficultés de la construction politique de l’Europe. Justine Lacroix en appelle à la notion de « patriotisme constitutionnel » définie par Jürgen Habermas. 

Le philosophe allemand fait l’hypothèse que l’adhésion à des principes politiques communs peut créer un sentiment d’appartenance politique. L’Europe pourrait ainsi devenir le laboratoire d’une citoyenneté multinationale, fondée sur l’adhésion des individus aux principes de l’Etat de droit, sans nier leurs identités culturelles propres. 

Comme le relève Anne Dujin, elle ouvre ainsi « un nouveau champ : celui de l’articulation entre droit et politique ». À l’inverse de ceux qui redoutent pour l’Europe « une logique de revendication infinie des droits individuels », elle défend avec Etienne Balibar « le langage du droit comme une lutte politique qui ouvre la possibilité d’une expansion continue de la démocratie ». C’est dans cette perspective qu’elle publie au Seuil avec Jean-Yves Pranchère, un ouvrage sur Le Procès des droits de l’homme. Généalogie du scepticisme démocratique (Seuil), une réponse aux contempteurs du dénommé « droit-de-l’hommisme ». Face aux crispations populistes, électoralement avantageuses, sur la crise migratoire de 2015, elle pose la question : « Que reste-t-il de la citoyenneté européenne comme laboratoire de la citoyenneté cosmopolitique ? On voit ressurgir cette figure du “sans-droits” qu’évoquait Hannah Arendt. Cela pourrait porter un coup fatal au projet européen. »

La dynamique des droits humains

La revue Communications propose un dossier sur Les droits humains au XXIe siècle, dirigé par Nicole Lapierre et Véronique Nahoum-Grappe. Elles rappellent leur caractère universel essentiel, mis en cause par des régimes non démocratiques qui invoquent le relativisme culturel – national, ethnique ou religieux. Le passé colonialiste d’un monde occidental qui s’en prévalait mais ne les a pas respectés dans ses menées impérialistes contribue aussi à les discréditer. Tout comme la démocratie en Europe, le combat pour les droits humains est une dynamique, les auteures évoquent notamment « la vie sociale » de ces droits : « La globalisation économique, la menace écologique, le sort des populations migrantes, la stigmatisation de certaines minorités nécessitent la réaffirmation des principes acquis sans être respectés et l’élaboration de protections inédites. » Dans sa contribution sur la mémoire kanak de la colonisation, mémoire à la fois poétique et politique, l’anthropologue Alban Bensa montre comment elle irrigue aujourd’hui une revendication de justice.

Par Jacques Munier

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