LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Un vieux rêve...

La pensée de la technique

5 min
À retrouver dans l'émission

Plusieurs publications abordent la question de la technique, de ses promesses et de ses pièges, sous l’angle sociologique ou philosophique. Tour d’horizon en deux temps, trois mouvements…

Un vieux rêve...
Un vieux rêve... Crédits : Getty

La dernière livraison de la revue Socio s’attaque aux avatars contemporains de l’idéologie du progrès technique, ce que Jacques Ellul appelait déjà dans un livre du même titre "le bluff technologique". Même si les notions de risque, de sécurité, d’éthique ou d’écologie semblent avoir pris le pas sur la croyance naïve et inconditionnelle aux vertus du développement technique, les discours et les pratiques des acteurs concernés continuent de la promouvoir sans façons. Résultat, comme le soulignent les coordinateurs du dossier Daniel Compagnon et Arnaud Saint-Martin, « chacun croit volontiers que la technique fournira les réponses nécessaires aux problèmes complexes de notre temps ». Les différentes contributions s’intéressent notamment aux « savoir-faire du faire savoir » : marketing, communication, « évangélisme technologique » dont « la doxa de l’innovation de rupture » développée dans la Silicon Valley constitue le modèle. 

La course effrénée aux financements publics dédiés aux technologies émergentes amène les entrepreneurs privés comme publics de l’économie de la connaissance à promettre toujours davantage, à survendre leurs projets conçus en anticipation des attentes de leurs créanciers.

La voiture volante

Claude Rosental ethnographie ces évènements et conférences organisées dans les places fortes de l’innovation et autres hubs technologiques où des créateurs de start-up issus des grandes universités « pitchent un concept » devant des investisseurs de capital-risque. Le problème est que ce modèle a contaminé la recherche fondamentale en alignant les programmes « sur les intérêts des acteurs commerciaux », avec à la clé, « l’importation de standards d’évaluation des entreprises dans la vie des laboratoires » et « le recul du financement public des universités ». L’autre conséquence néfaste de l’adhésion spontanée aux promesses technologiques, c’est la « dépolitisation des choix collectifs ». D’où le plaidoyer pour une vraie « délibération politique autour des choix techniques ». En particulier sur la notion de « croissance verte », avec des technologies dites propres, mais qui ne remettrait pas en cause la logique de la croissance en faisant volontiers l’impasse sur les efforts réels à accomplir pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. 

La « neutralité de la technique »

Le « dogme fallacieux de la neutralité technique », qui prétend que « tout dépend de l’usage qu’on en fait » a été depuis longtemps battu en brèche, notamment par des penseurs qui ont mis en évidence dès le début du XXe siècle le caractère progressivement autonome du développement des technologies. Heidegger a pensé la technique comme un « dispositif » lancé en roue libre, dont l’essence et le champ d’expansion aboutit à déposséder l’humain de la maîtrise initiale de ce qui n’était qu’un instrument à son service, le fruit de son ingéniosité. Le Seuil publie un ensemble inédit de notes et ébauches sur l’essence de la technique moderne et son rapport à la métaphysique de la puissance sous le titre Pensées directrices. Dans sa perspective historiciste, Heidegger lie l’expansion technique à l’histoire de la métaphysique, depuis le sens aristotélicien du terme techné, qui renvoie à l’une des manières de « dévoiler la vérité » par un savoir, un tour de main, où l'artisan s’emploie à « faire apparaître » la solution. Le terme employé est « ajointement » (Fügung) à la « vérité de l’étant ». Pour lui, à terme, la technique n’est pas neutre, elle tend à modifier "l’étant dans son ensemble en vue de la conquête de l’auto-affirmation de l’homme", elle est dans ce sens "la figure véritablement fondamentale de l’accomplissement de la métaphysique". Il conteste en particulier l’assignation de la technique moderne à "la figure du travailleur", allusion directe à l’ouvrage d’Ernst Jünger – Le Travailleur – qui, à la même époque, hypostasiait cet emblème en le dégageant de toute allusion au prolétariat pour en faire le héraut d’un projet planétaire de synthèse du mécanique et de l’organique, destiné paradoxalement à ressourcer le nationalisme germanique après la défaite de 1918, dans un sens impérialiste. Les éditions Allia publient l’étonnant réquisitoire de son frère, Friedrich Georg Jünger sous le titre La Perfection de la technique, une réponse directe à cette conception stratosphérique et idéologique de la condition ouvrière. Pour lui, le moteur de l’évolution technique n’est pas le travailleur mais la machine, dont celui-ci n’est que le servant. Même point de vue dans Méditation sur la technique, du philosophe germaniste, francophile et néanmoins espagnol Ortega y Gasset, un ouvrage publié par les mêmes éditions Allia. Non seulement la technique a partie liée avec l’histoire de la métaphysique, mais elle est même à l’origine de la science, et non l’inverse "La science physique naît avec la technique" affirme-t-il. 

Le jeune Galilée ne va pas à l’université, mais erre dans les arsenaux de Venise entre des grues et des cabestans.

Par Jacques Munier

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......