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Dans un laboratoire de test Covid-19

Science et conscience

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La course au vaccin contre le Covid-19 a déclenché une compétition effrénée entre grandes puissances. L’occasion de rappeler les principes éthiques et méthodologiques de la science.

Dans un laboratoire de test Covid-19
Dans un laboratoire de test Covid-19 Crédits : Getty

L’OMS suit plus de 170 projets de vaccin à travers le monde. Et le pouvoir politique a une fâcheuse tendance à faire pression pour accélérer les recherches, comme en Russie ou aux Etats-Unis, sans doute aussi pour se dédouaner d’une gestion calamiteuse de la crise sanitaire. L’hebdomadaire Marianne consacre un dossier à la question et Brice Perrier revient sur les dangers d’essais biaisés pour favoriser les autorisations de mise sur le marché de médicaments à l’efficacité douteuse.

Quantité de biais peuvent fausser l’apparence d’une étude, le plus simple étant de ne pas publier les mauvais résultats.

Exemple récurrent depuis une dizaine d’années : les nouveaux médicaments contre le cancer. Les essais cliniques font état d’une amélioration « selon des critères pas forcément centrés sur l’état réel du patient, en se focalisant par exemple sur la taille d’une tumeur sans tenir compte des métastases ou de la survie du malade ».

Le prix de ces nouveaux médicaments est multiplié par cinq par rapport à l’existant, ça ne se justifie absolument pas. (Bruno Falissard, professeur de santé publique à la faculté de médecine de l’université Paris XI et directeur de l’unité Inserm 1178).

« Le rapport coût/efficacité se pose pour tous les médicaments, nos autorités de santé n’étant pas capables de dire non à l’industrie » ajoute-t-il, estimant que « les firmes ne devraient pas faire les études pour évaluer leurs produits ». Et Bernard Bégaud, directeur de l'unité de recherche INSERM Pharmaco-épidémiologie et évaluation de l'impact des produits de santé sur les populations déplore « l’affaiblissement progressif de l’expertise indépendante qui laisse trop l’industrie imposer son jeu, et la connivence s’installer ».

La fabrique du doute

Un problème qui pose également la question lancinante de l’autonomie de la recherche scientifique, ainsi que celle de son dévoiement au service du lobbying des industriels pour orienter le débat sur les sujets sanitaires ou environnementaux. Les journalistes du Monde Stéphane Foucart et Stéphane Horel avec le sociologue Sylvain Laurens publient à La Découverte une enquête sur les nouvelles stratégies, via les réseaux sociaux, pour peser dans le débat scientifique à propos du glyphosate, des OGM ou du climato-scepticisme. Son titre : Les Gardiens de la raison. Enquête sur la désinformation scientifique. 

Le nouvel horizon du lobbying scientifique est le citoyen ordinaire, le micro-influenceur. Transformé en "relais de terrain", il diffuse des argumentaires conçus et façonnés par d’autres.

Les autres, c’est toute une nébuleuse de communicants pseudo-scientifiques qui organisent la « fabrique du doute », en se réclamant du rationalisme et de la science. L’affaire n’est pas nouvelle, on se souvient du lobby de l’industrie du tabac, dont les archives déclassifiées ont révélé les mensonges à coup de rapports signés par des chercheurs appointés. Par une curieuse inversion de la charge de la preuve, les fabricants de doute se réclament aujourd’hui d’un rationalisme qu’ils opposent à la peur dite « irrationnelle » face aux avancées à marche forcée de la technostructure.

Après un siècle d’affaiblissement, le rationalisme n’est plus la défense de l’autonomie savante mais devient un combat artificiel pour défendre le droit de dire des choses fausses comme le fait que le climat ne change pas. (Sylvain Laurens sur Libération.fr)

Dans la revue Zilsel, Bruno Andreotti revient en détail sur l’histoire et l’actualité de cette mouvance pseudo-rationaliste. Le physicien, qui défend l’idée de « renouer avec l’éthique de la disputatio et le savoir comme horizon commun », passe en revue les contempteurs actuels de cette « catégorie vague mais omniprésente baptisée alternativement bien-pensance ou politiquement correct, droit-de-l’hommisme ou post-modernisme. Avec « un répertoire très limité d’éléments de langage », sans s’intéresser aux résultats qui paraissent dans la littérature scientifique, ils s’emploient à « faire le buzz » en créant la confusion entre les anti-vaccins et ceux qui doutent des bienfaits de la 5G, ou s’inquiètent du réchauffement climatique. Bruno Andreotti pointe les relations des initiateurs de cette mouvance avec les négationnistes et ses ramifications douteuses. Difficile dans le cadre de cette chronique de citer cette filiation très documentée, avec les noms de ces petites mains de la désinformation méthodique. Qu’il suffise de rappeler les affinités de cette rhétorique avec celle du négationnisme. Dans une conférence sur le nouvel extrémisme de droite Adorno évoquait la « méthode salami », qui « consiste à prendre un ensemble complexe et à en découper un morceau, puis un autre… avec cette pédanterie pseudo-scientifique qui caractérise ces mouvements, on remet en question le nombre des Juifs assassinés. »

Par Jacques Munier

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Arnaud Saint-Martin : Science (Anamosa, collection "Le mot est faible") 

Si le « dire vrai » et le « faire science » sont vitaux dans nos sociétés traversées par de multiples crises, des controverses sur les innovations technologiques au Covid-19, les mésusages de la science prolifèrent pourtant. Assumant à la fois sa charge polémique et un attachement à la connaissance scientifique pour elle-même, cet essai renoue avec un idéal éthique de la science.

La « science » évoque des réalités très contrastées. Le mot est encore doté d’un certain prestige dans les sociétés où sa pratique a été mise en avant à raison. En ce sens, il dénote une recherche de la vérité qui, depuis l’essor des institutions scientifiques modernes tout au long du xixe siècle, n’ont pas cessé d’inspirer des communautés savantes toutes disciplines confondues. Ce sens n’en est pas moins relativisé aujourd’hui, car il sert à tout et n’importe quoi, notamment à faire passer des opinions pour plus vraies qu’elles ne le sont ou à faire prospérer le commerce d’usurpateurs. Sociologue des sciences et techniques, Arnaud Saint-Martin rétablit la pertinence de lieux communs et d’idées fondatrices de la science telle que nous devrions l’entendre. À partir d’exemples choisis, de la pratique de l’astronomie et d’autres sciences, il explique pourquoi il n’a jamais été aussi important de défendre l’établissement de vérités et de connaissances robustes sur le monde qui nous entoure. Cette recherche revêt en plus une grande valeur culturelle et appelle un certain sens du partage, les connaissances scientifiques constituant un patrimoine commun à entretenir quoi qu’il en coûte. On comprendra à la lecture que la défense et illustration de cette recherche sans fin est solidaire d’une politique de la science. (Présentation de l'éditeur)

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