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Le mur de la frontière turque, côté syrien, février 2020

Le drame d'Idlib

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Le chantage aux migrants exercé par la Turquie place les Européens devant leurs responsabilités.

Le mur de la frontière turque, côté syrien, février 2020
Le mur de la frontière turque, côté syrien, février 2020 Crédits : AFP

La Turquie, qui abrite plus de 3 millions de réfugiés syriens, exige de l’Europe une révision des conditions de gestion humanitaire et financière, et sur le plan militaire, elle essaie d’obtenir de l’OTAN la fourniture de missiles Patriot. Dans Le Monde, Piotr Smolar et Jean-Pierre Stroobants observent que « malgré les images dramatiques de Grèce », le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés évoquait l’arrivée de 1 200 personnes dans les îles grecques de Lesbos, Chios et Samos, les 1er et 2 mars. 

Il y a manifestement des mouvements migratoires vers la Grèce et la Bulgarie qui ne sont pas spontanés. Ils concernent d’ailleurs des migrants déjà présents sur le territoire turc, et qui ne sont pas tous syriens. (Une source diplomatique française)

L’accord conclu en mars 2016 entre Ankara et Bruxelles « prévoyait quelques mesures complémentaires au versement de 6 milliards d’euros au total » pour des projets humanitaires, comme des facilités pour les voyageurs turcs se rendant dans l’UE. « Un deal 1 1 indiquait, quant à lui, que, pour un migrant irrégulier renvoyé de Grèce vers la Turquie, un demandeur d’asile syrien serait réinstallé dans l’UE ». Le système, selon Bruxelles, a fonctionné correctement. Avant l’accord, le nombre de réfugiés syriens s’élevait à 1 million. Dans l’année qui suivit, il retombait à 26 000. Mais, comme l’indique Marc Pierini dans La Croix, les dirigeants turcs voulaient croire que les enveloppes successives alimenteraient directement leur budget, alors qu’elles étaient destinées à une centaine d’organisations humanitaires, et directement aux ministères de la santé et de l’enseignement sous pression. Pour le chercheur associé auprès de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, « c’est la dégradation de la situation politique de Recep Tayyip Erdogan, en interne et en Syrie, qui fragilise l’accord ». Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, arrivé hier à Ankara, devrait évoquer une aide aux déplacés d’Idlib « dans une zone tampon, côté syrien, le long de la frontière avec la Turquie ». Ce qui n’est possible « qu’à la condition d’un accord de cessez-le-feu », lequel dépend de la rencontre prévue jeudi entre les présidents turc et russe.

Devoir d’ingérence

Hadrien Desuin appelle dans le FigaroVox « les pays occidentaux à ne pas céder à la pression migratoire exercée par les Turcs ». Le responsable des questions diplomatiques à la Fondation du Pont-Neuf estime que « La France, et l’Europe en général, disposent de toutes sortes de leviers qui peuvent aller de la rupture des relations diplomatiques aux sanctions économiques, la suspension de l’OTAN, la clôture des négociations d’adhésion à l’Union Européenne et la fin des nombreuses aides budgétaires qui vont avec ».

Le régime d’Erdogan n’a aucune leçon de démocratie à donner aux Syriens et aux Russes. Il persécute les minorités depuis trop longtemps, et singulièrement la minorité kurde.

Quant à L’Union européenne, elle « ne peut plus, tout à la fois, se montrer coupable de non-assistance à 900 000 personnes en danger, laisser les conflits se multiplier à ses frontières, et finir par se laisser entraîner elle-même dans ce qu’elle craint tant : le retour de l’Histoire et des guerres », juge Bernard Guetta dans les pages idées de Libération. Le député européen souligne qu’ « à 27 Etats, et même 28 si la Grande-Bretagne se joignait à nous, nous avons bien assez d’appareils pour fermer le ciel de cette région à l’aviation syrienne et, d’une pierre quatre coups, mettre fin au martyre des déplacés d’Idlib, faire cesser les affrontements syro-turcs, écarter la possibilité d’un conflit russo-turc et conduire la Turquie à renoncer au chantage à l’ouverture de ses frontières avec l’Union ». A l’heure où l’on parle de la nécessité d’une défense européenne, les Américains l’entendraient et le drame d’Idlib poserait « ainsi les différences de priorités entre les Etats-Unis et l’Union européenne, la nécessité qui en résulte d’une autonomie stratégique de l’Europe et le besoin de pérennité de l’Alliance atlantique au sein de laquelle il doit y avoir répartition des tâches entre ses piliers américain et européen ». Un signal fort serait ainsi également adressé au Kremlin. Jean Ziegler, qui publie une enquête sur l’île de Lesbos, « le symbole du plus grand fiasco moral et politique de l’Europe », dénonce l’abandon de la Grèce et des migrants du fait de la paralysie des institutions européennes, « traumatisées par la montée de l’extrême droite et des mouvements populistes » alors que selon lui, « plus les institutions européennes reculent sur ce sujet, plus les extrêmes droites se sentent confortées et puissantes ». Le sociologue suisse, vice-président du Comité consultatif pour les droits de l’homme de l’ONU souligne que renoncer à imposer le plan de relocalisation des réfugiés et les laisser dans un tel abandon « est une sorte de Munich. On renonce à notre morale et on aura quand même l’extrême droite ». 

Par Jacques Munier

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