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Rodin, La Pensée

Éloge de la discrétion

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L’introversion, la discrétion, la réserve ne sont pas des qualités valorisées. C’est vrai dès l’école, où elles peuvent même être des facteurs discriminants.

Rodin, La Pensée
Rodin, La Pensée Crédits : Getty

Comme disait Anaïs Nin, « notre culture a élevé au rang de vertu le fait de vivre comme des extravertis ». Et en effet, Rachid Zerrouki souligne dans les pages idées de Libération que « l’institution scolaire n’y est pas étrangère : on attend de tous les élèves qu’ils engagent des conversations, participent, répondent aux questions ou en posent ». Dans le cas contraire, la sanction tombe sur le bulletin comme un indice de manque d’investissement. Le prof en Segpa à Marseille sait de quoi il parle : ces Sections d'Enseignement Général et Professionnel Adapté accueillent des élèves en difficulté dont la relégation provient souvent d’une telle disposition négative à la mise en scène de la vie quotidienne, pour reprendre le titre d’une des plus célèbres enquêtes du sociologue Erving Goffman. En l’occurrence, il convient de distinguer introversion et timidité. On les mélange « parce qu’elles sont toutes deux liées à la socialisation – mais le manque d’intérêt pour l’interaction n’est pas la même chose que la peur de l’humiliation sociale » insiste Sophia Dembling, l’auteure de La revanche des discrets. Lyna, une interne en psychiatrie qui a connu les sermons rituels dans les bulletins de notes, citée par Rachid Zerrouki, en témoigne.

J’ai mis du temps à comprendre que je n’étais pas timide, seulement réservée dans le sens où fournir une réponse orale exigeait de moi une réflexion préalable. 

Dans La force des discrets, sous-titré Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard (JCLattès), Susan Cain explique que « les introvertis vivant dans le monde de l’idéal extraverti sont, comme des femmes dans un monde d’hommes, bafoués pour un trait de caractère indissociable de leur identité profonde ». À l’école, ce dénigrement prend la forme « de remarques blessantes ou de tentatives infructueuses pour «libérer» l’introverti ». Pourtant, observe Susan Cain, « les introvertis se concentrent sur le sens qu’ils donnent aux événements qui les entourent pendant que les extravertis plongent au cœur de ces événements. Les introvertis rechargent leurs batteries dans la solitude ; c’est au contraire s’ils n’ont pas assez d’interactions sociales que les extravertis ont besoin de les recharger. » La nouvelle orientation des programmes scolaires, qui fait de l’usage de la langue française à l’oral la première compétence du « socle commun » avant l’écrit ne risque-t-elle pas de « jeter l’enfant avec l’eau du bain » ? S’il est bon que l’oral fasse l’objet d’un enseignement spécifique pour lutter contre les inégalités sociales, Jean-Yves Mas met en garde dans l’ouvrage collectif dirigé par Laurence De Cock et Irène Pereira Les pédagogies critiques (Agone), contre « une récupération de thématiques progressistes par les théories issues du management ».

"Concurrence de la maternelle à l’université"

Dans Le Monde diplomatique, Laurence De Cock dénonce l’idéologie qui inspire selon elle le projet de loi « pour une école de la confiance » actuellement débattu au Parlement, de la maternelle à la sélection inavouée à l’université instaurée par le dispositif « Parcoursup », en passant par la réforme du lycée et du baccalauréat. « L’objectif de démocratisation scolaire, défini comme la volonté de compenser les inégalités sociales, culturelles ou territoriales par un système éducatif obligatoire, gratuit et laïque y laisse place à un modèle concurrentiel, où les déterminismes sociaux se trouvent contrebalancés par des coups de pouce individualisés aux plus méritants. » Elle évoque notamment l’épreuve dite du « grand oral », calquée sur le modèle des grandes écoles, qui « ne pourra aboutir qu’à valoriser des élèves déjà habitués aux épreuves orales – c’est-à-dire souvent ceux des établissements favorisés ». 

For intérieur

Philosophie magazine consacre un dossier à l’art de l’éloquence. Martin Legros rappelle les trois principes de la rhétorique classique selon Aristote : l’éthos, l’autorité morale de l’orateur ; le pathos, sa capacité à susciter l’empathie par les émotions ; et le logos qui argumente selon les règles de la logique. Cicéron les traduira ainsi : plaire, instruire, émouvoir. À l’époque moderne, deux auteurs introduiront un élément décisif pour la suite : l’authenticité de l’expression de soi. 

Me trouvant entièrement dépourvu et vide de tout autre matière, je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet. (Montaigne)

Et Rousseau annonce ainsi l’entreprise des Confessions : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. » Pourtant le secret a du bon, et pas seulement pour alimenter le monologue du divan. Anne Dufourmantelle le résume dans Défense du secret.

Des registres de la prière à ceux, profanes, de l’écoute de la voix intérieure, de la rêverie nonchalante à l’ennui, de l’écriture de la lettre au temps étiré de l’attente, les voies du secret donnent accès à un horizon d’immanence illimité.

Par Jacques Munier

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