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"Les révoltes populaires jouent un rôle croissant dans le renversement des dictatures."

Le droit de résister

5 min
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Du dernier débat de la présidentielle américaine, on aura surtout retenu l’apostrophe de Joe Biden, excédé par les interruptions incessantes de Donald Trump : « Will you shut up, man ». Et c’est l’occasion d’une réflexion sur les limites du pouvoir.

"Les révoltes populaires jouent un rôle croissant dans le renversement des dictatures."
"Les révoltes populaires jouent un rôle croissant dans le renversement des dictatures." Crédits : Getty

Nombreux sont les commentaires qui ont fait de cette réplique le moment de vérité pour tous ceux qui s’attendaient à un débat, et non à une altercation. Sur le site AOC, Olivier Christin explique que les réactions renvoient « au deuil de toute forme de déférence, et même de simple courtoisie, à l’égard du président en titre (…) qu’aucun privilège n’exempte de certaines règles de civilité ni ne protège des attaques que s’attirent ceux qui les ignorent ». L’historien interprète cet épisode à la lumière « de l’invention du droit de résistance à l’autorité de pouvoirs injustes au cours de la première moitié du XVIe siècle ». 

Cette invention fut en bonne part celle de penseurs protestants, un terme qui à partir de 1529 servit justement à désigner ceux qui entendaient « protester » à la Diète contre la politique de répression religieuse conduite par l’Empereur Charles Quint.

Lorsqu’un magistrat ou un monarque dépasse « les bornes de son office ou de sa charge », on peut lui résister puisqu’il a perdu sa légitimité en se comportant comme une personne privée. Par les nombreux exemples de confusion entre ses intérêts privés et ceux de sa fonction élective, Trump a vidé celle-ci « de toute substance au profit de la personne privée, de son clan, de ses intérêts économiques et judiciaires ». Les penseurs dont parle Olivier Christin faisaient la distinction entre « le tyran d’usurpation, qui s’est emparé du pouvoir par la force ou par la ruse, et le tyran d’exercice ». Celui-ci « peut être arrivé au pouvoir par des moyens parfaitement légitimes », mais en l’exerçant injustement, en poursuivant son profit et celui de ses courtisans, il « échoue à protéger ses sujets ».

Autocrates de tous les pays…

Le mensuel Books publie un dossier sur la tentation autocratique. Il est vrai que le club des autocrates ne cesse de s’agrandir.

Pour eux, le pouvoir est l’alpha et l’oméga du gouvernement, de la présidence, de la politique – et la ­gestion du pays n’est que la mise en scène de ce pouvoir. (Masha Green dans un livre non traduit, Survivre à l’autocratie)

Et Hari Kunzru qui en rend compte dans The New York Review of Booksajoute que « le problème n’est pas de surfacturer des voiturettes de golf ou d’utiliser les conférences de presse pour vendre des élixirs miracle », mais « le brouillage total des frontières entre le rôle public et la vie privée du président, sa détestation des experts, la suppression de mécanismes de contrôle »… ou encore « la réforme fiscale de Trump, un gigantesque transfert de richesse vers le haut qui était l’un des principaux desi­derata de ses bailleurs de fonds ». 

Le devoir de résister

Milan Svolik, professeur de sciences politiques à Yale, a étudié les régimes autoritaires, en particulier en Russie

La force du régime tient à la « neutralisation des solutions de rechange » (y compris par l’assassinat ou l’arrestation d’opposants), mais aussi à une propagande très habile, fondée sur la défense de la Russie traditionnelle et un nationalisme anti­occidental.

Alors même que l’économie stagne, que la corruption est endémique, ou qu’un tiers des centres de soins n’ont pas l’eau courante… Mais le politiste observe que si les autocrates étaient le plus souvent renversés par des révolutions de palais et des coups d’État, ce sont aujourd’hui des révoltes populaires qui les dégagent : Viktor Ianoukovitch en Ukraine et Blaise Compaoré au Burkina Faso, Serge Sarkissian en Arménie, Omar al-Bachir au Soudan. C’était vrai aussi au temps des Printemps arabes, avec la chute de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Égypte, de Kadhafi en Libye, de Saleh au Yémen. « À partir de 2010, on assiste à une forte convergence entre l’éviction due à une réaction paci­fique d’une partie de l’élite dirigeante et l’éviction due à une révolte populaire. »

La servitude volontaire

La route est encore longue avant que « l’humanité jouisse d’un temps où il n’y aura plus de dictateurs » déplore Alaa El Aswany dans son dernier livre Le Syndrome de la dictature, publié chez Actes Sud. Sonia Dayan-Herzbrun l’a lu pour le site En attendant Nadeau. Pour l’écrivain égyptien « la dictature constitue la relation maladive entre un chef d’État et son peuple ». Il s’inspire du Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie pour étayer sa thèse. Selon la critique avisée, « on est loin d’avoir résolu l’énigme de ce qu’Erich Fromm puis Carlo Levi ont nommé la peur de la liberté ». Elle relève aussi l’absence dans le livre « du jeu des grandes puissances dont il est notoire qu’elles apportent trop souvent leur appui à certains régimes autoritaires quand leurs intérêts politiques ou économiques sont en jeu ». Reste l’appel de l’écrivain à développer un « scepticisme salutaire », comme moyen de prévenir la dictature.

Par Jacques Munier

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