LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
 San Jose, California on April 30, 2019

« The future is private »

5 min
À retrouver dans l'émission

Lors de son grand show annuel, la semaine dernière, Mark Zuckerberg a présenté le nouveau visage de Facebook : plus rigoureux dans sa gestion des données personnelles et davantage tourné vers les échanges privés.

 San Jose, California on April 30, 2019
San Jose, California on April 30, 2019 Crédits : AFP

« Depuis quinze ans, nous nous sommes focalisés sur la construction d’une place du village numérique, publique, a-t-il déclaré. Nous avons aussi besoin de l’équivalent numérique de nos salons. » Mais comme le souligne Martin Untersinger dans Le Monde.fr « Mark Zuckerberg ne comprend pas – et n’a jamais compris – le concept de vie privée ». Une notion visiblement dépassée pour lui, qui a mis des années à « admettre qu’il était nécessaire d’offrir aux utilisateurs des moyens de choisir qui pouvait accéder à ce qu’ils postaient ». Sans compter le modèle économique consistant à aspirer quantité de données personnelles pour les vendre aux publicitaires, voire à des officines comme Cambridge Analytica, le tournant annoncé comme une victoire pour la vie privée vise aussi à faire oublier « la fusion des messageries d’Instagram, de WhatsApp et de Messenger ». Quoiqu’il en soit, « les utilisateurs n’ont pas attendu le message de Mark Zuckerberg pour préférer le salon à la place publique » comme en témoigne le succès de WhatsApp, « devenu l’application de base de communication directe ou en petit groupe pour plus de 1 milliard d’internautes ». Brocardant le ton volontiers messianique adopté par « le gourou de la Silicon Valley », Laurence de Charrette note dans Le Figaro qu’il « renonce à sauver le monde ». « Oubliée, l’idée de faire de Facebook l’agora populaire dont auraient rêvé Platon et toute la Grèce antique. Abandonnées, aussi, les jolies utopies telles que rapprocher le monde, rassembler l’humanité ou rendre l’homme plus libre. Le réseau social qui permet la diffusion d’un attentat en direct, véhicule les appels à la haine et les fake news à la pelle renonce à se présenter comme un idéal démocratique. » La directrice du Figaro.fr ne fait pas de quartier. 

Les hérauts du Web ont inventé un langage entrepreneurial aux accents christiques dans lequel il n’est plus question de  marché  mais de mission. Les patrons 2.0 ne cherchent pas des clients, ils désirent le bonheur des gens. Ils ne proposent pas des produits, mais une vision du monde.

Conclusion provisoire : « L’ère numérique a parfaitement su capter la quête de sens qui traverse le XXIe siècle, mais elle l’a détournée. » 

« L’avenir est privé »

Le dernier slogan de la marque adopte donc le même ton : « The future is private ». À propos de celui que nous réservent les ingénieurs et hommes d’affaires de la Silicon Valley, le psychologue allemand Harald Welzer déplorait dans un article relayé par _Courrier international_que « L’avenir, c’était mieux avant ». Des voitures sans conducteur, des maisons qui s’entretiennent toutes seules avec un placard à bouteilles muni de capteurs qui nous diront qu’un verre ça suffit et des applications autocontrôlées : « cet avenir, qu’on nous promet plein de glorieuses promesses, ne se résume pour l’heure qu’à un programme d’infantilisation »… Des solutions apportées « à des problèmes triviaux dont la “résolution” ne changera rien à notre existence. En revanche, les questions qui ont préoccupé l’humanité de tout temps – l’injustice, l’oppression, la violence – ne les intéressent pas. 

Améliorer la condition humaine : il fut un temps, pourtant, où c’était ça l’avenir.

La dernière livraison de la revue Esprit ausculte « l’idéologie de la Silicon Valley ». Emmanuel Alloa et Jean-Baptiste Soufron évoquent l’utopie d’une société hors-sol, au travail virtuel et aux supports dématérialisés, avec des citoyens affranchis de toute attache, pouvant se connecter partout ». Mais « loin de promouvoir automatiquement un monde plus égalitaire et plus juste, les algorithmes confirment souvent les opinions et les préjugés déjà en vigueur, biaisant ainsi le futur avec leur prédictions orientées. » Fred Turner, professeur en sciences de la communication à l’université Stanford revient sur le contexte communautarien des années 60, où est née l’utopie d’un monde « dépourvu de politique », que les technologies de l’information et de la communication  devaient rendre meilleur « en reliant les individus entre eux ». Pour lui, l’idéologie de la Silicon Valley est le fruit paradoxal de « la rencontre entre la culture militaire et la contre-culture ». Le complexe militaro-industriel est très présent sur la côte ouest des Etats-Unis et sa prospérité a largement bénéficié aux entreprises technologiques locales. Par ailleurs, la culture militaire y est très ouverte et la contre-culture, dans son versant californien, bien plus à l’aise avec l’idée de commerce qu’on ne le pense. Pour Fred Turner, « le problème n’est pas l’aspect technologique de la techno-utopie, mais l’aspect utopique », qui a une tendance naturelle à former un système totalisant. Et pour ce qui concerne la technologie, « nous n’avons pas encore les mots pour exprimer l’infrastructure en termes politiques ».

Par Jacques Munier

À lire aussi : Fabien Benoit, The Valley. Une histoire politique de la Silicon Valley (Les Arènes)

Chroniques
6H45
9 min
Les Enjeux internationaux
Elections européennes : une bataille des souverainismes ?
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......