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21 mai 2019 dans la région d'Hasakeh, nord-est de la Syrie

Le blé du Kurdistan

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En Syrie un nouveau conflit, alimentaire cette fois, menace les populations : la bataille du blé.

21 mai 2019 dans la région d'Hasakeh, nord-est de la Syrie
21 mai 2019 dans la région d'Hasakeh, nord-est de la Syrie Crédits : AFP

Trois djihadistes et leurs neuf enfants ont été remis hier à la justice française par la Turquie. Comme le précise Le Monde, il s’agit d’une opération, distincte des rapatriements d’enfants en provenance du Kurdistan syrien, et qui « s’inscrit dans le cadre des expulsions régulières de djihadistes par la Turquie. A la fin de mai 2019, les autorités françaises avaient enregistré le retour de 277 personnes. » Les enfants seront placés en Seine-Saint-Denis, dont dépend l’aéroport de Roissy par lequel se fait la majorité des retours. Le président (PS) du conseil départemental, Stéphane Troussel, déplore la démission de l’Etat. « En refusant d’assumer l’accueil des ressortissants français et de leurs enfants, il ne permet pas d’anticiper et ne prend pas ses responsabilités », a-t-il dénoncé, en appelant les autorités à donner au département « les moyens d’assurer cette mission essentielle ».

La bataille du blé

Sur le terrain syrien, un nouveau conflit, alimentaire cette fois, menace les populations : la bataille du blé. « Dans un pays ravagé depuis 2011 par une guerre meurtrière, où des millions de personnes sont incapables de répondre à leurs besoins alimentaires, le blé est aussi au cœur du conflit », résume Courrier international avec l’AFP. Après une récolte catastrophique en 2018, pour cause notamment de météo, celle de 2019 s'annonce généreuse, malgré de récents incendies qui ont ravagé des centaines d’hectares – certains revendiqués par le groupe Etat islamique. Pour le pouvoir de Bachar al-Assad mais aussi pour les autorités semi-autonomes kurdes du nord-est syrien, « il est vital de mettre la main sur les récoltes de cette région considérée comme le grenier à blé du pays ». D’où une surenchère sur les prix, pour amener les agriculteurs à vendre au plus offrant. « Après avoir tenté d'interdire aux fermiers de vendre leur blé à Damas, les autorités locales kurdes sont revenues en mai sur leur décision, tout en imposant une condition : les récoltes achetées par le régime ne peuvent pas quitter la région, afin que la population locale en reste la bénéficiaire. » Car les Kurdes estiment que la production est à peine suffisante pour la nourrir. Engagés dans de délicates négociations avec le pouvoir de Damas pour assurer leur autonomie sur le Kurdistan syrien, ils voient dans cette offensive sur le blé un moyen d'exercer une pression politique. De son côté, « le régime a besoin de l'accès aux céréales du nord-est pour prévenir une crise du pain dans les régions qu'il contrôle", affirme Nicholas Heras, expert du Center for a New American Security.

Le blé est une arme très puissante dans cette prochaine phase du conflit. (Nicholas Heras)

Les Etats-Unis, alliés des Kurdes contre Daech, « veulent utiliser les ressources dans les territoires (kurdes), notamment les céréales, comme un levier pour faire pression sur le régime », souligne-t-il. L'objectif pourrait être « d'imposer des concessions » au régime et à son allié russe, au moment de négociations de paix menées sous l'égide de l'ONU, qui sont aujourd'hui au point mort. La démocratie communaliste, d’ores et déjà installée au Kurdistan syrien, est basée sur des conseils communaux et des assemblées régionales élues avec un quota de femmes et de représentants des communautés non-kurdes – arabes et chrétiennes syriaques. Elle constitue de fait la seule alternative existante à la dictature en place dans le pays. « Nous sommes la véritable opposition – déclarait il y a peu Ilham Ahmed, qui préside l’exécutif du Conseil démocratique syrien, la branche politique des Forces démocratiques syriennes (FDS) qui contrôlent tout le nord-est de la Syrie. Cette Kurde originaire d’Afrin ajoute que « la plupart des groupes armés sur le terrain sont des extrémistes et ils ont le soutien de la Turquie ».

Turquie : le saccage des finances municipales

Dans l’est de la Turquie, aux élections de mars dernier, l’opposition kurde a repris des mairies dépouillées par les équipes d’Erdogan : les administrateurs nommés par Ankara avaient vidé les caisses et bradé le patrimoine immobilier avant de partir, comme le montre le grand reportage réalisé par Nicolas Cheviron pour Mediapart. « Ainsi à Yenisehir, un arrondissement de Diyarbakir d’une population de 226 000 habitants, l’administrateur judiciaire a profité de son mandat pour transférer gracieusement à diverses institutions étatiques et fondations privées, pour des durées allant de 5 à 25 ans, la plupart des biens immobiliers de la mairie. » Parmi les heureux bénéficiaires : la direction départementale des Affaires religieuses, qui hérite d’un centre culturel, ou la Fondation de la jeunesse de Turquie, spécialisée dans la promotion des valeurs islamiques… Pour Mehmet Zirig, le maire de Cizre, ce saccage des finances municipales répond à un objectif clair. 

Depuis 40 ans, les habitants de la région ressentent l’action de l’État comme une oppression et n’ont confiance qu’en une seule institution, la mairie. L’objectif aujourd’hui est de montrer à la société que cette institution est inepte et ne sert à rien. Le Kurdistan est peut-être en train de devenir la région pilote d’une transformation en profondeur de l’administration locale.

Par Jacques Munier

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