LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Des territoires et des réseaux... Burano, lagune de Venise

Géographie humaine de l’Europe

5 min
À retrouver dans l'émission

L’Europe, c’est aussi un continent dont la géographie a façonné l’histoire, jusqu’à celle de l’union à 28 pays membres.

Des territoires et des réseaux... Burano, lagune de Venise
Des territoires et des réseaux... Burano, lagune de Venise Crédits : Getty

C’est pourquoi les récits de sa traversée mêlent inextricablement les territoires et les cultures, les paysages et l’histoire. Le modèle, c’est le beau livre de Claudio Magris intitulé Danube, qui des sources du fleuve en Forêt-Noire à son delta en mer Noire côtoie les méandres et les accidents d’une épopée millénaire tout en croisant des figures tutélaires de la Mitteleuropa : Kafka, Canetti, Lukács, Joseph Roth, Cioran… Dans les pages idées de Libération, l’écrivain et géographe Emmanuel Ruben évoque le périple à vélo qui l’a conduit, en sens inverse d’Odessa à Strasbourg à la découverte d’une humanité pittoresque et diverse, une traversée au long cours qu’il raconte dans un livre publié chez Rivages sous le titre Sur la route du Danube. « Je tenais à ce voyage car c’était une manière de tisser le lien entre ces mondes si différents et de mesurer à quel point l’Europe, cet archipel, est une juxtaposition d’îlots de misère et de centres urbains connectés à l’économie-monde. » À partir d’Odessa, il décrit « des banlieues balnéaires très soviétiques encore, avec des guinguettes azéries, moldaves, ouzbeks, toute une population venue de l’ex-URSS » et même « des motards lettons » croisés sur la route. Mais aussi « des charrettes, des animaux errants et des gens déguenillés surgir tels des spectres ». Cette pauvreté, il la retrouvera en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, en Croatie, en Hongrie ou en Slovaquie. Ce qui « fait Europe » dans ces pays c’est notamment les cafés, où le breuvage se boit filtré ou à l’italienne à l’Ouest, bouilli dans son marc, à la turque à l’Est. Un signe de l’ancienne présence ottomane : « Le Danube, avant de se jeter dans la mer, à Sulina, en Roumanie, longe un dernier café puis un dernier cimetière. » Là, où vivait une société très cosmopolite, toute l’Europe est enterrée : musulmans, juifs, orthodoxes, catholiques… « On parle de crise migratoire mais l’humanité est une grande crise migratoire ! » résume Emmanuel Ruben. « L’Europe n’est rien d’autre que ça. Nous venons tous de l’Est. » À la question d’Alexandra Schwartzbrod : « C’est quoi pour vous l’Europe ? », l’écrivain répond : 

Umberto Eco écrit quelque part que l’Europe, c’est le lieu où sont traduits tous les livres. Et c’est vrai, depuis le XVIe siècle, puisque les Américains, les Chinois, les Russes traduisent très peu. Mais l’Europe, c’est surtout pour moi, qui suis géographe de formation, des fleuves et des frontières.

Le Pays des Européens

Deux géographes, Sylvain Kahn et Jacques Lévy, ont entrepris d’arpenter le continent politique sous l’angle de l’espace. Ils publient chez Odile Jacob un livre intitulé Le Pays des Européens. Pour eux « Le genre d’espaces qui caractérisent d’abord l’Europe ce sont les réseaux : réseaux de voix de circulation, de monastères, d’universités, de création scientifique et esthétique, d’entreprises et bien sûr de villes. » Lesquelles sont consubstantielles à l’idée européenne par « leur capacité à desserrer l’étau des institutions territoriales (États et Églises) » pour faire émerger des espaces de liberté et de solidarité, comme en témoignent les hospices, la prise en charge des enfants abandonnés ou la protection des serfs en fuite du pouvoir féodal. Ce que résume le dicton médiéval allemand : « l’air de la ville rend libre », qu’illustre par exemple l’autonomie du réseau des villes hanséatiques. C’est là aussi que prend forme une notion essentielle pour la démocratie à venir : l’espace public. Après les paroxysmes des guerres déclenchées par les États-nations pour affirmer leur autorité totalitaire, « la construction européenne marque le retour à l’équilibre entre territoires et réseaux ».

« Si c’était à refaire, je commencerais par la culture ». On prête à Jean Monnet ces propos que cite Emmanuel Tibloux sur le site AOC. Le directeur de l’École des arts décoratifs plaide pour une politique culturelle ambitieuse pour l’Europe, en se référant notamment aux conceptions opposées de Kant et Herder, le premier sur le cosmopolitisme d’une histoire universelle, le second sur la Kultur qui fonde l’essence d’un peuple (Volk), et qui soutiendra la construction de l’identité nationale. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le philosophe Theodor Adorno incriminera un échec de la culture dans la catastrophe qui produisit Auschwitz, la reléguant pour longtemps aux marges du projet européen. En écho aux regrets de Jean Monnet, on pense à la déclaration prémonitoire de Pierre Mendès France devant l’Assemblée nationale en 1957, après avoir pris connaissance du Traité de Rome : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes : soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de tous ces pouvoirs à une autorité extérieure laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique car, au nom d’une saine économie, on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale ».

Par Jacques Munier

Chroniques
6H45
10 min
Les Enjeux internationaux
Tensions Iran-USA : le temps de l'intimidation est-il passé ?
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......