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Débattre sans se battre

4 min
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Alors que les espaces de discussion se sont multipliés, sur les plateaux de télévision, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, le débat serein, argumenté et constructif se fait rare…

Il semble loin le temps où l’on pouvait dire comme Joseph Joubert « Il vaut mieux débattre d’une question sans la régler que la régler sans en avoir débattu. » Le secrétaire de Diderot et ami de Chateaubriand nous livre peut-être l’une des clés de la brutalisation contemporaine de la controverse : « On sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s’ignorait. » Aujourd’hui on pourrait dire le contraire : moins on en sait, plus on s’y croit… Peut-on encore débattre ? c’est le sujet de l’hebdomadaire Le 1. Robert Solé rappelle à bon escient l’histoire du mot « débattre », « qui signifiait à l’origine « battre fortement » : on débattait le lait pour en extraire le beurre ». En somme, une dispute bien menée peut séparer le bon grain de l’ivraie. Autre leçon – paradoxale – délivrée par l’usage des mots : battre la langue signifiait jadis parler pour ne rien dire. On ne saurait mieux désigner tant de débats alimentés sur les plateaux télé par la vacuité volubile de ceux qui s’autorisent de l’autorité conférée par le statut de « communicant », d’éditorialiste ou de « toutologue ». 

Réseaux sociaux

Les réseaux sociaux présentent un autre cas de figure. Romain Badouard rappelle l’espoir suscité par ces « agoras inclusives, où chacun pouvait prendre la parole, et où la liberté d’expression de toutes et tous était respectée ». Il parle d’intelligence collective, d’une « émancipation citoyenne » par rapport aux « élites ». Un vieux rêve désormais, alors que pour rentabiliser notre « temps de cerveau disponible » et faire passer la pub, les algorithmes nous servent des contenus qui s’accordent à notre profil virtuel « et offrent une prime à la visibilité » de ceux « aguicheurs, simplistes ou radicaux, plus à même de capter notre attention ». Le spécialiste des médias, maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à Paris 2 signale une forme de concentration sur un nombre très limité de plateformes : « Facebook, YouTube et Twitter canalisent à elles trois une part importante du débat en ligne ». Or, leur design a tendance à formater les prises de parole. La limite des 280 signes de Twitter, pousse « à la simplification et à la décontextualisation des messages ». D’où le recours immodéré aux arobases ou aux hashtags incitant à la guerre de tranchées, aux « pratiques d’humiliation collective », tout le contraire du débat argumenté. Résultat : c’est la posture de l’indignation qui domine, même si « elle tend à répandre l’idée que toutes les causes se valent, et que la rupture de stock d’un produit en supermarché mérite autant d’attention que la situation des migrants en Méditerranée ». Cette « économie de l’attention » sur les réseaux sociaux encourage aussi une forme d’« engagement paresseux », en flattant notre narcissisme. Arthur Schopenhauer ne disait pas autre chose dans L’Art d’avoir toujours raison

La vanité innée, particulièrement irritable en ce qui concerne les facultés intellectuelles, ne veut pas accepter que notre affirmation se révèle fausse, ni que celle de l’adversaire soit juste.

Et dès qu’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur, il faut « quitter l’objet de la querelle pour l’attaquer d’une manière ou d’une autre dans ce qu’il est ». Insultes, attaques personnelles, que restera-t-il aujourd’hui de ces vaines disputes dans la mémoire d’internet ? Pierre-Henri Tavoillot rappelle la pratique médiévale de la disputatio en Sorbonne, « une joute oratoire lors de laquelle chaque candidat devait défendre une thèse imposée. Cet exercice forçait à trouver de bonnes raisons de plaider à rebours de ses idées. Cela n’obligeait pas à en changer, mais permettait de « penser à la place d’autrui », et de pouvoir ensuite mieux le convaincre (puisqu’on l’avait compris). » Si leurs adversaires n’avaient pas abondamment cité des philosophes antiques comme Héraclite, Diogène le cynique ou les iconoclastes, nous ne saurions pas grand-chose d’eux aujourd’hui.

Radicalités

La radicalisation des positions est aujourd’hui un élément déterminant de la difficulté à débattre, dans la mesure notamment où la radicalité se définit d’abord par un type de discours mettant en œuvre les formes « de la montée en tension pour provoquer, susciter l’attention ». C’est l’objet de la dernière livraison de la Revue Mots Les langages du politique : le discours des radicalités politiques et sociales, de la racine à l’extrémisme. Le langage des affects – souffrance, indignation, colère – est souvent le registre mobilisé, ce qui ne laisse guère de place au débat rationnel. Car là nous sortons du périmètre propre au débat : « la radicalité, qu’elle soit revendiquée ou stigmatisée, qu’elle exige un retour aux origines ou annonce des temps nouveaux, n’est qu’une des manières de dire la conflictualité au cœur du politique ».

Par Jacques Munier

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