LE DIRECT
Pierre Brueghel l'Ancien, Le Triomphe de la mort

Réchauffement climatique : le déni organisé

5 min
À retrouver dans l'émission

Les experts français du climat aggravent leurs projections sur le réchauffement, allant jusqu’à une augmentation de 7° à l’horizon 2100.

Pierre Brueghel l'Ancien, Le Triomphe de la mort
Pierre Brueghel l'Ancien, Le Triomphe de la mort Crédits : Getty

C’est Le Monde qui le révèle : « Les plus grands laboratoires de climatologie du pays sont engagés dans un vaste exercice de simulation du climat passé et futur qui servira de référence au prochain rapport du GIEC. » Audrey Garric précise qu’une vingtaine de centres américains, européens, chinois ou japonais ont réalisé, ces dernières années, des centaines de modélisations pour mieux comprendre les changements climatiques, mais aussi pour tester la fiabilité de leurs modèles en les comparant aux observations et à d’autres modèles. 

En France, cette tâche colossale a impliqué une centaine de chercheurs et d’ingénieurs qui ont simulé plus de 80 000 ans d’évolution du climat, en utilisant des supercalculateurs jour et nuit pendant une année, nécessitant 500 millions d’heures de calcul et générant 20 pétaoctets (20 millions de milliards d’octets) de données.

Comment expliquer ces résultats plus sombres que prévu par les anciennes projections ? « Nos nouveaux modèles ont beaucoup progressé et reproduisent mieux le climat observé. Ils simulent plus de réchauffement en réponse au CO2 que l’ancienne génération – explique Olivier Boucher, directeur adjoint de l’Institut Pierre-Simon-Laplace. L’une des raisons est une rétroaction plus forte due à la vapeur d’eau : un monde plus chaud est aussi un monde plus humide ; or la vapeur d’eau est un gaz à effet de serre qui amplifie le réchauffement climatique. » 

Les "marchands de doute"

L’hebdomadaire Le 1 s’intéresse au décalage entre ces projections de plus en plus fiables et les lenteurs de la prise de conscience collective et publique, notamment du fait de la désinformation orchestrée par les lobbies du pétrole et de l’automobile. Le climatologue Hervé Le Treut, spécialiste de la modélisation climatique, a contribué à plusieurs rapports du GIEC et participé au comité de pilotage de la COP21. Il estime que le terme « climatosceptique » est indu et « dévoyé, tout scientifique se devant d’être sceptique ». C’est d’ailleurs la faille où se sont engouffrés les lobbyistes des énergies carbonées : « la science, parce qu’elle suit une éthique – ce qui fait aussi sa force – est facile à contester ». 

Les premiers rapports du GIEC évoquaient un « faisceau de présomptions » très clair. Cela aurait dû être suffisant pour afficher et utiliser le principe de précaution inscrit dans notre constitution, même s’il était nécessaire d’attendre pour observer les véritables manifestations du réchauffement climatique.

Le climatologue utilise l’image du puzzle pour expliquer comment les présomptions se sont progressivement confirmées : « Le changement climatique est apparu pièce par pièce. Et c’est comme un visage que vous reconstruisez. Lorsque vous commencez à le distinguer, vous savez que ces traits ne sont déjà plus dus au hasard. » Pendant ce temps, les « marchands de doute » ont été très actifs, voire agressifs, produisant des faux et intimidant les scientifiques.

« Le changement climatique est un problème scientifiquement compliqué. Il a fallu des décennies pour comprendre la nature du rayonnement solaire qui pénètre la Terre, du rayonnement infrarouge qui s’en échappe et des gaz à effet de serre qui empêchent la planète de refroidir. » À première vue ça paraît simple mais les principes physiques – pourtant incontestables – qui sous-tendent ces explications sont contestés par des scientifiques négationnistes qui peuvent être réfutés, mais installent dans l’opinion publique l’idée qu’il y a débat. Et les démagogues s’engouffrent dans la brèche. « Les fake news sont alors un instrument de conquête et d’exercice du pouvoir – observe le philosophe Pierre André. Les élucubrations de Donald Trump sur le changement climatique (tantôt un complot chinois, tantôt un refroidissement global) ont ainsi pu jouer un rôle stratégique dans sa campagne électorale : en déclarant que rien ne viendrait remettre en question l’American way of life, il rassurait une partie de son électorat. »

Pesticides & Co.

Tabac, amiante, émissions de CO2, on le sait : les industriels sont passés maîtres dans « la coalition du mensonge et du chiffre d’affaires ». L’expression est de Fabrice Nicolino dans son enquête sur les pesticides, publiée aux éditions Les Liens qui Libèrent sous le titre Le crime était presque parfait. À cette alliance objective des intérêts de quelques dirigeants et actionnaires il faut ajouter la bureaucratie, qui pèse de toutes les ressources de son inertie pour bloquer la décision publique. Le journaliste s’en prend notamment à l’ANSES, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, censée nous protéger. Le feuilleton est édifiant, qui montre jusqu’où le lobby des pesticides est installé en profondeur dans l’appareil d’État. En résumé, cette formule d’Hannah Arendt dans Du mensonge à la violence, où elle décrit « un système complexe de bureaux, où ni un seul, ni les meilleurs, ni le petit nombre, ni la majorité, personne ne peut être tenu pour responsable, et que l’on peut justement qualifier de règne de l’Anonyme ».

Par Jacques Munier

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......