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Rose Bush, John Francis Murphy

Joyeuse cosmologie du vivant

5 min
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La perspective du changement climatique nous amène à revoir nos conceptions en matière de développement et de croissance, mais aussi notre sentiment de la nature.

Rose Bush, John Francis Murphy
Rose Bush, John Francis Murphy Crédits : Getty

C’est l’objet du dossier de la revue Zadig : la nature et nous. Jean-Pierre Rioux affirme qu’en France, la nature n’existe pas, qu’elle n’est pas « une donnée anthropologique structurante ». On a bien des paysages naturels, « mais la nature en tant que réalité autre, étrange » nous est étrangère, contrairement à ce que les Américains entendent dans le concept de « wilderness », l’étendue à perte de vue des grands espaces. Chez nous, elle demeure indissociable d’une expérience et d’un imaginaire contenus dans la notion de « ruralité » : un espace naturel maîtrisé par « le finage » – l’ensemble des terres exploitées par une commune – ou par les chemins vicinaux. L’historien relie cette réalité au fait que l’État royal a très tôt marqué le territoire, en le quadrillant administrativement et fiscalement. Subsiste aujourd’hui une mémoire des lieux en mode nostalgique, alors que la révolution industrielle a vidé nos campagnes et les a converties à la culture du rendement. « Ethnographes, sociologues, géographes et historiens » se sont dès lors employés à « saisir les dernières traces d’une ruralité longtemps regardée comme éternelle ». Dans les Lieux de mémoire, le géographe Armand Frémont le souligne : « La terre paysanne, soudain archaïque, restitue aux Français une image nostalgique d’eux-mêmes, le passé idéalisé des stabilités perdues. » Mais, relève Jean-Pierre Rioux, cela aura eu pour effet de libérer l’espace à une idée de nature où peuvent « communier le proche et le lointain ». 

Le moindre jardin lutte contre le changement climatique. Le désir d’engager l’agriculture productiviste dans une voie plus respectueuse de l’environnement, du bien-être animal et de la santé des consommateurs s’affirme.

Biophilie

Le sentiment de la nature a également sa traduction en termes de psychologie. C’est ce que montre Lisa Garnier dans un livre publié chez Actes Sud sous le titre Psychologie positive et écologie. Enquête sur notre relation émotionnelle à la nature. Où l’on découvre que la « biophilie » a un impact sur nos émotions, réduit le stress et développe l’empathie… Tout cela reste dans l’ombre car les émotions positives ne font pas de bruit, « sont considérées comme acquises », ne laissent apparemment pas de traces, contrairement aux émotions négatives comme la colère ou la haine. L’auteure recense et commente quantité d’études consacrées à repérer les effets positifs de la présence naturelle sur nos comportements et notre vie intérieure. Elle cite notamment celles qui ont établi des corrélations avec la simple conséquence d’une fenêtre ouverte sur des frondaisons, à l’école – où la vue des arbres augmente la concentration des élèves – à l’hôpital, où elle réduit la demande en pharmacopée, ou encore en prison. Évoquant la théorie de l’évolution, elle souligne que la faculté discrète de la bienveillance semble avoir eu plus d’effets sur la survie de l’espèce humaine que l’esprit de compétition. Or c’est la nature qui peut aujourd’hui encore nous inspirer ce modèle, en particulier les plantes. L’idée de son livre lui est venue à l’occasion d’un événement minuscule : la chute d’une feuille morte sur son pare-brise au beau milieu d’un carrefour on ne peut plus urbain. 

Quand la feuille de platane s’est posée sur la vitre, la vraie vie est comme revenue. Cette feuille gracile et fragile a défié le monde créé de toutes pièces par l’humanité. C’était cela qui était magique.

Faire monde

Dans sa préface au beau livre de Renato Bruni, publié chez Payot sous le titre Erba volant, neuf histoires formidables sur l’esprit pratique des plantes et leur sens de l’innovation, le philosophe Emmanuele Coccia revient sur leur présence vitale : l’oxygène que nous inhalons n’est qu’un sous-produit de leur métabolisme, et le souffle, le pneuma des anciens Grecs, est « une communion intime » avec elles et du coup avec notre planète. Sans compter que la plante « stocke dans son corps l’énergie solaire qui permettra à des animaux de vivre ». Faire monde c’est d’abord cela : par le souffle, « le geste le plus banal, le plus inaperçu de notre existence ».

Dans le souffle, plantes et animaux conspirent à un même monde.

Mais il y a plus : « la plante est parfaitement consciente de ce qui arrive autour d’elle et en elle », elle « est douée d’une mémoire et d’une intelligence qui, si elles se passent d’un système nerveux et d’un cerveau, n’en sont pas moins aiguës que celles des animaux ». On connaît la forme de solidarité qu’elles instaurent dès l’origine. Et de la graine à la fleur elles ne cessent de réinventer notre monde à bas bruit. Les graines, « vaisseaux de l’espace-temps », dont « la chlorophylle est un carburateur », et la fleur qui assure l’ensemencement du monde par le biais des abeilles. Mais comme l’observait Goethe dans son Essai sur la métamorphose des plantes, c’est bien la feuille, ductile et orientable, ouverte sur le ciel, qui joue le rôle principal, formant la fleur, les sépales, les étamines et les pistils jusqu’au fruit, sous l’effet d’une ultime explosion et dilatation du calice.

Par Jacques Munier

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