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Anti-vax et anti-masques à Trafalgar Square, Londres, 19/09/2020.

La société du risque

4 min
À retrouver dans l'émission

Toutes les crises sanitaires ont généré leur lot de sceptiques. Celle que nous traversons aujourd’hui ne fait pas exception.

Anti-vax et anti-masques à Trafalgar Square, Londres, 19/09/2020.
Anti-vax et anti-masques à Trafalgar Square, Londres, 19/09/2020. Crédits : AFP

Né aux Etats-Unis, le mouvement anti-masques recrute tous ceux qui rejettent le système. L’Obs a mené l’enquête en France, où il a conquis une bonne partie des “gilets jaunes”, quelques intellectuels, mais aussi des médecins. « Et qu’importe s’il y a consensus scientifique autour de l’efficacité du masque pour lutter contre le coronavirus, au point que l’OMS le recommande à tous dès l’âge de 12 ans. » Ils refusent de porter cet « étouffoir », ce « bâillon », et c’est devenu « le symbole de leur dissidence, de leur lucidité et de leur libre-pensée ».

Une « dictature » masquée

Beaucoup d’allumés dans cet ensemble hétéroclite, comme ce médecin dans le Bas-Rhin, Eve Engerer, qui reprend les âneries du mouvement complotiste américain QAnon en déclarant que «­ le masque, c’est un rituel des pédo-sataniques. » Mais Antoine Bristielle, professeur de sciences sociales à l’IEP de Grenoble relève une proportion importante de gens plutôt éduqués : 36% des anti-masques sont cadres alors qu’ils ne constituent que 18 % de la société… Un sondage réalisé pour la Fondation Jean-Jaurès.

­57% des anti-masques croient en l’existence d’un complot sioniste, 56% en la théorie du grand remplacement, 52% aux Illuminati. 

Cependant, selon Jocelyn Raude, psychologue social à l’Ecole des Hautes Etudes en Santé publique, « les études montrent qu’à peine 5 à 10 % des Français sont vraiment réticents à adopter les mesures barrières ». Il est vrai que « les valses-hésitations du gouvernement, affirmant en mars que le masque n’avait aucune utilité, le rendant obligatoire en août, exigeant, entre autres incohérences, que les salariés le portent en entreprise, mais les autorisant à se retrouver au restaurant, ne facilitent pas l’adhésion d’une population déboussolée » soulignent les autrices de l’enquête Charlotte Cieslinski, Bérénice Rocfort-Giovanni et Natacha Tatu.

Manipulation

La méfiance envers la parole politique s’exprime aussi contre les médias traditionnels, souligne François Jost sur le site AOC. Et « elle a même connu un nouveau développement avec l’obligation du port du masque ». Le spécialiste des médias pointe notamment un travers lexical, qui devient sémantique dans l’esprit complotiste.

Le journaliste ne dit pas « expliquer » ou « analyser » les faits ou une information, il dit décrypter. C’est entendre que la réalité a deux niveaux.

Celui où se déroulent les faits, et celui qui n’est intelligible que « grâce à l’expertise des professionnels de l’information ou des experts convoqués pour éclairer le public ». Ce monde à double fond alimente une rhétorique bien huilée, qui confère un sens plus réel ou plus vrai à l’événement par-delà son caractère d’évidence, un sens que seul peut révéler celui qui en possède les codes.

L’inaccessible devient caché, le caché secret et le secret manipulation.

Paradoxalement, c’est peut-être le haut degré de protection contre le risque dans nos sociétés bardées d’assurances et de statistiques prévisionnelles qui engendre cette défiance généralisée. « Peut-on se protéger de tout ? » L’hebdomadaireLe 1 pose la question. « Jamais l’espèce humaine n’a été aussi puissamment protégée, jamais le catastrophisme n’a autant envahi l’imaginaire occidental » relève Patrice Trapier, non sans une pointe de présentisme. 

Le principe de précaution existe depuis une quarantaine d’années mais on peine à croire qu’un principe philosophique, même inscrit dans la loi, puisse servir de bouclier imparable.

Ligne de risque

Et l’on retrouve dans cette édition la belle voix d’Anne Dufourmantelle. Un extrait de son Éloge du risque.

Risquer sa vie est l’une des plus belles expressions de notre langue. Est-ce nécessairement affronter la mort – et survivre… ou bien y a-t-il, logé dans la vie même, un dispositif secret, une musique à elle seule capable de déplacer l’existence sur cette ligne de front qu’on appelle désir ?

L’opération suppose, dans un moment décisif de la vie, de nous projeter en avant de nous-mêmes « à partir d’un savoir encore inconnu de nous, comme une prophétie intime ». Ou une certitude morale, comme chez Kant, « ce point d’appui en nous, d’universalité, sur lequel nous pourrions nous fonder pour penser et être libre ».

Mais si « le risque est un kairos, au sens grec de l’instant décisif » il n’est pas seulement projection dans l’avenir, il engage « aussi le passé, en arrière de notre horizon d’attente, dans lequel il révèle une réserve insoupçonnée de liberté ». Et l’empêche de se fixer, de nous figer dans une identité immuable. 

Il provoque une sorte d’intelligence secrète qui seule, peut-être, est à même de désarmer la répétition.

Le risque pris démantèle « la réserve de fatalité incluse dans tout passé, ouvrant une possibilité d’être au présent – ce qu’on appelle une ligne de risque ».

Anne Dufourmantelle est morte noyée le 21 juillet 2017 en voulant porter secours à deux enfants, au large de Ramatuelle, dans une mer démontée.

Par Jacques Munier

A lire aussi

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