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Migrants déplacés à Calais

Immigration, débat piégé

5 min
À retrouver dans l'émission

Plusieurs contributions au débat ouvert par le président de la République sur l’immigration viennent éclairer la question des chiffres.

Migrants déplacés à Calais
Migrants déplacés à Calais Crédits : Getty

À commencer par celle de François Héran dans Le Monde. Le titulaire de la chaire Migrations et sociétés au Collège de France revient notamment sur les propos présidentiels selon lesquels la France serait en passe de devenir « le premier pays d’Europe pour la demande d’asile ». Pour le démographe, nous en sommes très loin.

Raisonner en chiffres absolus n’a aucun sens quand il s’agit de comparer des pays de taille inégale et de richesse variable. C’est aussi absurde que de comparer le prix des appartements sans tenir compte de leur surface.

S’il est vrai que, de janvier 2017 à juin 2019, la demande d’asile a baissé de 50 % en Allemagne et progressé de 25 % en France, quand on calcule le nombre annuel de demandeurs d’asile par million d’habitants ce sont les pays méditerranéens les plus exposés qui arrivent en tête. Astreints au règlement Dublin qui attribue l’examen de la demande d’asile d’un réfugié au premier pays qui l’a accueilli, ce sont Chypre, la Grèce et Malte, La France étant loin derrière, au 11e rang, avec 1 730 demandeurs par million d’habitants. Et si l’on rapporte les chiffres au PIB, elle recule au 15e rang… 

En écartant les données de base de l’immigration au profit d’une politique d’opinion, on risque d’offrir à Marine Le Pen une reddition en rase campagne électorale – le contraire du but recherché. 

Et François Héran de citer Rousseau : « La domination même est servile quand elle tient à l’opinion, car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. » Or les faits sont têtus : population, richesse, superficie, les données des fameuses « capacités d’accueil » qu’il faudrait prendre en compte pour fixer les quotas d’immigration reviendraient, si une telle mesure était généralisée en Europe, à accroître la part de la France dans l’accueil de l’immigration au lieu de la réduire. 

« Si le président de la République est de bonne foi et ne cherche pas seulement à faire un coup en vue des différents rendez-vous électoraux qui vont s’enchaîner d’ici à la présidentielle, sa tâche ne sera pas facile » estime Michèle Tribalat dans le FigaroVox. Car présenter le sujet en privilégiant la réponse européenne « équivaut à afficher son renoncement, les dirigeants européens n’ayant pas les mêmes intérêts et n’étant pas prêts à se mettre d’accord pour élaborer une politique migratoire vraiment commune ». La démographe juge par ailleurs que les statistiques sur l’immigration n’ont pas toujours la clarté et la précision nécessaires. C’est le cas par exemple des données sur les premiers titres de séjour délivrés en 2015 par motif et groupe d’âges transmises par la France à Eurostat. Ils ne recoupent que partiellement ceux de l’Insee qui estime l’immigration étrangère à partir des enquêtes annuelles de recensement, « ce qui donne un résultat différent et très inférieur à celui tiré de l’exploitation des délivrances de premiers titres de séjour d’au moins un an ».

Classes populaires et migrants

Mais peut-être que l’essentiel n’est pas là. Dans les pages idées de Libération Olivier Bertrand livre un témoignage sur son enfance vécue dans des cités de la banlieue parisienne. « La plupart des habitants des tours et des barres venaient d’Algérie et du Mali. Est-ce que nous vivions cela comme un problème ? » demande le journaliste eu égard aux propos présidentiels sur les difficultés dans les quartiers populaires. D’origine italienne, ses parents « étaient entrés un peu racistes dans leur première cité HLM, ils ne l’étaient plus en repartant.

Ce qui posait problème, c’étaient les conditions de logement, la mauvaise insonorisation, les volets qui tombaient en panne et que l’office HLM public ne voulait jamais réparer ; c’étaient les conditions de transport qui nous maintenaient loin de la ville et nos parents du travail.

Aujourd’hui, « c’est le bruit des scooters le soir, lorsqu’ils tournent en boucle, dans des quartiers où tout résonne et où la police entre rarement », ou encore le contrôle social imposé par les réseaux de trafiquants de drogue, et « par tous ceux, virils, qui tiennent le pavé ou les murs », et aussi le manque d’emploi, l’ennui, la malnutrition, le sentiment de relégation. Mais pas l’immigration comme un refrain qui rimerait avec « le bruit et l’odeur »… 

Aides sociales

Sur le site de l’hebdomadaire Le Point, Gabriel Gimenez Roche commente une enquête américaine portant sur le recours aux aides sociales des immigrants. Elle montre qu’ils y ont moins recours que les natifs, car ils cumulent souvent plusieurs emplois pour subvenir aux besoins de leur famille, ce qui les place au-dessus de la moyenne habilitée à en bénéficier. Souvent plus qualifiés, ils sont aussi moins informés des conditions administratives pour les obtenir. « Ces chiffres montrent que les freins à l’utilisation des aides par les immigrés sont beaucoup plus importants que ne le pensent les partisans des contrôles migratoires. » La dernière livraison de la revue De(s)générations pointe l’inhospitalité des pays développés à l’égard des migrants. Parmi d’autres, l’historien Patrick Boucheron rappelle la politique des pays européens, pour empêcher « l’appel d’air » : décourager ceux qui sont déjà là et leur rendre la vie impossible. Une manière de nier l’héroïsme de leur condition d’exilés.

Par Jacques Munier

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