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L'hôpital de la Charité à Berlin, où l'opposant russe est hospitalisé.

Le système Poutine

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Les médecins de l’hôpital de Berlin où est soigné l’opposant russe Alexeï Navalny ont confirmé son empoisonnement.

L'hôpital de la Charité à Berlin, où l'opposant russe est hospitalisé.
L'hôpital de la Charité à Berlin, où l'opposant russe est hospitalisé. Crédits : Christoph Soeder / DPA - AFP

M. Navalny « se trouve dans une unité de soins intensifs et il est toujours dans un coma artificiel », précise le communiqué de l’hôpital, ajoutant que « son état de santé est grave » mais que « sa vie n’est pas en danger ». Les médecins redoutent « des séquelles à long terme, en particulier dans le domaine du système nerveux ». Les autorités allemandes ont appelé Moscou à faire la lumière sur cette tentative d’assassinat mais après avoir été saisie dès le matin du 20 août par les proches de Navalny, la justice russe n’a toujours pas ouvert la moindre enquête. Et l’embarras du pouvoir russe se mesure à l’aune du silence assourdissant des politiques ou du ministère des affaires étrangères, pourtant si prompts à réagir aux moindres développements de l’actualité internationale, relèvent Thomas Wieder et Benoît Vitkine dans Le Monde. « Les médias, dont certains avaient diffusé ces derniers jours des théories fumeuses sur l’alcoolisme d’Alexeï Navalny ou son régime minceur, jouent désormais les équilibristes. » Et dans un sophisme dont elle a le secret, la directrice de la chaîne RT (Russia Today) estimait que « la clinique de la Charité – où Navalny est hospitalisé – ne pouvait pas dire autre chose que ce qu’on attendait d’elle ».

L'impunité organisée

Benoît Vitkine développe dans un autre article du quotidien une analyse du système verrouillé qui éclaire le fait que « depuis vingt ans, les agressions et meurtres à caractère politique commis en Russie (contre des responsables politiques ou des journalistes) ont en commun de rester sans coupable », la justice fonctionnant en l’occurrence comme un cul-de-sac.

L’impunité est plus qu’une décision politique, elle est un mode de fonctionnement. Par principe, on ne lâche pas « les siens », « svoi » – ceux des services ou de l’élite politique. Lorsque le Royaume-Uni, en 2007, désigna les responsables de l’assassinat de l’ancien agent Alexandre Litvinenko, la réponse de Moscou fut d’offrir un fauteuil de député au chef du commando.

Quant aux conséquences diplomatiques en Europe, pour la Süddeutsche Zeitung, relayée par Courrier international, la chancelière Angela Merkel vient d’apporter une première réponse en plaçant Alexeï Navalny sous protection policière à l’hôpital de la Charité, démontrant ainsi « qu’elle croit Vladimir Poutine capable de tout ». « L’affaire Navalny et l’engagement de Moscou contre “l’atteinte à la vie d’opposants inconfortables comme instrument politique” s’apprêtent à déterminer l’avenir des relations non seulement entre l’Allemagne et la Russie, mais aussi de la Russie avec l’Occident ».

Difficile de savoir si Poutine est lui-même le commanditaire, car « en dénonçant la corruption des élites, Alexeï Navalny s’est constitué une longue liste d’ennemis personnels ». Reste que le mode opératoire porte la signature des services. « Qu'il s'agisse d'une tentative de meurtre ou d'une simple tactique d'intimidation, les empoisonnements sont presque toujours liés d'une manière ou d'une autre aux services de sécurité », souligne dans Mediapart la politiste russe Tatiana Stanovaya. Et Mathilde Goanec rappelle qu’Alexeï Navalny, était jusqu’ici tenu à l’écart « par les nombreux instruments à la main du président russe (la Constitution, la justice, les services de police, pour ne citer qu'eux). Il a même dû, en juillet de cette année, fermer sa fondation, sous la menace de sanctions judiciaires et administratives ».

Post-censure

C’est un cas de figure qui illustre le fonctionnement d’une dictature et d’une censure qui ne disent pas leur nom. La dernière livraison de la revue Communications est consacré à la « post-censure ». À l’âge de la censure aurait succédé celui de la surveillance, à l’origine d’une autocensure croissante. Sont ainsi visées « les opérations civiles, médiatiques, numériques » de neutralisation des énoncés ou des images jugés perturbateurs. Yauheni Kryzhanouski a enquêté sur les diverses formes de post-censure de la musique contestataire en Biélorussie et en Russie. Dans ces régimes autoritaires post-soviétiques, si l’aspect formel de la censure est évacué, ses aspects « informels » continuent à fonctionner : interdiction de concerts, refus du soutien public ou privé, censure dans les médias, harcèlement policier et judiciaire. C’est ainsi « qu’un large spectre d’acteurs peut jouer le rôle de censeur à un moment et dans un contexte spécifiques ». Lors de l’annexion de la Crimée par la Russie et de son implication dans la guerre en Ukraine, la quasi-totalité des concerts de groupes contestataires ont été interdits, et leurs protagonistes victimes de violentes campagnes de dénigrement. Des mouvements « patriotiques » comme les « Cosaques » ont agressé les Pussy Riot et d’autres artistes ont été dénoncés sur des posters géants dans le centre-ville de Moscou. Dans la plupart des cas, les censeurs paraissent agir d’une manière relativement autonome, ce qui accrédite l’idée d’une post-censure, au caractère diffus et néanmoins structurel.

Par Jacques Munier

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