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Les détenus ont la dalle

Un anniversaire à La Santé

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Un an après sa réouverture, la prison de la Santé est déjà surpeuplée.

Les détenus ont la dalle
Les détenus ont la dalle Crédits : AFP

870 détenus pour 708 places, soit un taux d’occupation de 123 %. Ce qui a permis de soulager les maisons d’arrêt de Fresnes et de Fleury-Mérogis, dont les taux d’occupation respectifs sont passés de 197 % et 143 % à 164 % et 122 %, sans pour autant résoudre le problème lancinant de la surpopulation carcérale : le taux d’occupation moyen en France est de 150%, certains établissements dépassant les 200%. Pourtant, comme le souligne Jean-Baptiste Jacquin dans Le Monde, le « projet phare de l’administration pénitentiaire » est considéré par tous, surveillants, syndicalistes ou intervenants extérieurs comme « un très bel outil de travail ». Parmi les innovations, le téléphone fixe installé dans chaque cellule, uniquement pour appeler les numéros enregistrés après accord du juge d’instruction (pour les prévenus) ou du chef d’établissement (pour les condamnés). Côté détenus, les plaintes se concentrent sur la mauvaise qualité et les portions congrues des repas, ainsi que les nombreuses erreurs de cantine pour améliorer l’ordinaire, dues au prestataire extérieur. « Les détenus ont la dalle » résume Sarah Bosquet sur le site de l’OIP – l’Observatoire international des prisons/section française – qui rapporte de nombreux témoignages, confirmés par des membres de l’équipe médicale. 

Le sujet principal, quand on discute avec les patients, c’est la gamelle : ils crèvent tous la dalle. 

L’équipe du Contrôleur général des lieux de privation de liberté a saisi la direction de La Santé, sans réponse à ce jour.

Des détenus philosophes

À la maison centrale d’Arles, qui regroupe des longues peines, Michel Eltchaninoff est allé à la rencontre de détenus qui font de la philosophie. Son récit, avec les puissants portraits du photographe Philippe Conti, est publié dans Philosophie magazine. C’est Pierre-Jean Memmi, le prof de philo du lycée d’Arles qui anime les séances. « Je viens à chaque fois avec des textes. Mais la discussion part tellement vite que je n’ai pratiquement pas le temps de les sortir », dit-il, même si les lectures alimentent ou parachèvent en cellule les questions abordées en groupe. « Ici, nos corps sont contraints – commente un détenu. Nos esprits aussi, car toutes les pensées et les paroles ne sont pas autorisées. L’espace du cours de philo permet de lutter contre cette contrainte. » La force du reportage tient à la pertinence des témoignages et des réflexions, comme celle de ce détenu entré en philosophie par l’esthétique de Kant : « ce qui me plait le plus dans la philosophie, c’est la construction. On a une idée spontanée, mais quand on la décortique, on s’aperçoit que ce n’était pas forcément la bonne. » De l’art paradoxal de la déconstruction… Un autre apprécie la pratique de l’argumentation, en lien avec son passé de grand voyou, où il s’agissait pour lui d’éviter la violence en affichant un potentiel de force sans avoir à l’utiliser. La dialectique du même et de l’autre… En conclusion, Michel Eltchaninoff tire la leçon de l’expérience : ce sentiment pour les participants d’être transformés par la philosophie, qui leur permet de « penser le mal qu’ils ont commis ». Et de vivre concrètement une version « stoïcienne » de la philosophie en régime carcéral, avec la distance requise à l’égard du tumulte du monde. Un stoïcisme d’un genre bien particulier, où « la raison n’est jamais très loin de la déraison, le bien du mal, le beau du laid ».

Et la philosophie, ça marche même avec les jeunes. La dernière livraison de la revue professionnelle de la Protection judiciaire de la jeunesse, Les Cahiers dynamiques, est consacrée aux droits et besoins de l’adolescent. Geneviève Avenard, Défenseure des enfants auprès du Défenseur des droits, et Adeline Hazan, Contrôleure générale des lieux de privation de liberté déplorent l’absence de réclamations venant des plus jeunes détenus. « C’est un vrai problème, qui soulève la question du non-recours » et qui est dû à la défiance envers l’institution. 

Les droits, ce n’est pas pour eux. Or, il est essentiel que ces jeunes sachent qu’ils ont des droits, comme les autres, et que le droit est un facteur d’égalité.

Edwige Chirouter est titulaire de la chaire Unesco intitulée « Pratiques de la philosophie avec les enfants, une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale ». Tous les mots pèsent leur poids de promesse d’émancipation et d’apprentissage de la liberté. Elle rend compte de son travail, notamment au quartier des mineurs de la prison de Nanterre. « Il s’agit de développer la capacité à discuter de façon démocratique et à développer la pensée critique. » Pour ces jeunes, en première approche, c’est la littérature et la fiction sous toutes ses formes qui favorisent l’éveil, avec leurs répertoires de situations et d’actions en réponse à leurs impasses. Paul Ricœur le disait bien : il s’agit là de s’évader, puis de mieux comprendre la réalité. Ce qu’il appelait le « grand laboratoire » de la fiction permet aussi de prendre de la distance à l’égard des émotions et des affects, et de réfléchir aux grandes notions : l’amour, la vérité, la justice.

Par Jacques Munier

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