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Proust "dans le cocon de son écriture"

Le style de la critique

5 min
À retrouver dans l'émission

La critique littéraire est un art, mais elle est rarement abordée comme telle. Un ouvrage récent se propose de l’étudier comme un genre littéraire à part entière.

Proust "dans le cocon de son écriture"
Proust "dans le cocon de son écriture" Crédits : Getty

C’est la Poétique de la critique littéraire de Florian Pennanech, publié au Seuil dans la collection de Gérard Genette. Sur le site de critique En attendant Nadeau, Éric Loret l’apparente à « une sorte de magistral Figures VI » comme une suite à la série de Genette qui s’arrête au chiffre V. Et il ajoute que « c’est aussi le récit des multiples expressions de la folie critique, totalitaire et autotélique : on y voit comment les commentateurs ne reculent devant rien pour réduire textes et corpus à leur lit de Procuste. Soit qu’ils en coupent des morceaux, en ajoutent, en déplacent, soit qu’ils réécrivent carrément tout. » Paradoxalement « obsédés par la cohérence et l’unité », ils « supposent qu’un auteur se répète nécessairement », et se ressemble à lui-même d’un bout à l’autre de l’œuvre, mais « personne ne s’est encore avisé, note plaisamment Pennanech, qu’il y a quand même beaucoup trop de passages non zoliens chez Zola pour être honnêtes ». 

Cela dit, ajoute Éric Loret, on peut « remarquer que la plupart des auteurs étant eux-mêmes des critiques de leur propre travail, il n’est peut-être pas si extravagant de trouver des isotopies chez des écrivains qui ont construit leurs textes en partant d’un commentaire composé inconscient… » La critique elle-même n’échappe pas à la règle de l’isotopie, la redondance des thèmes et champs lexicaux qui selon Greimas « rend possible la lecture uniforme du récit ». Comme le soulignait Roland Barthes dans Qu’est-ce que la critique ?, celle-ci ne peut qu’« ajuster le langage que lui fournit son époque (existentialisme, marxisme, psychanalyse) au langage, c’est-à-dire au système formel de contraintes logiques, élaboré par l’auteur selon sa propre époque ». On pourrait ajouter le structuralisme pour ce qui le concerne.

"Lire en levant la tête"

« Étymologiquement, critiquer signifie discerner, disjoindre, trier », rappelle Florian Pennanech. « Qu’elle s’assigne pour tâche l’interprétation ou l’évaluation, la critique fragmente l’œuvre, sélectionne parmi les éléments qu’elle constitue ainsi, ceux qui lui paraissent pertinents. » Barthes en était parfaitement conscient, qui considérait les opérations habituelles de la critique – résumer et juger – comme une activité « cosmétique », alors qu’il défendait la fragmentation comme méthode censée « libérer le sens ». C’est particulièrement vrai dans S/Z, où il s’emploie à découper la nouvelle de Balzac, Sarrasine, qui comporte elle-même un récit enchâssé. Et c’est ainsi qu’il présente son projet : « Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? » Commentaire de Florian Pennanech : la critique est une fabrique de l’écriture « parce que la fragmentation transforme un texte en collection de commencements », et par là même assimile « ce qui relève d’un procédé métatextuel » à « une propriété du texte ».

"Proust, en chambre"

Mais il n’est pas question que de Roland Barthes dans cet ouvrage très documenté et impressionnant d’érudition, qui analyse différents types de discours de la critique littéraire, d’Aristote à Georges Poulet, Jean Starobinski ou Jean-Pierre Richard. Ce dernier offre d’ailleurs un autre exemple typique de « fragmentation » thématique dans un commentaire de l’œuvre de Proust centré sur l’espace de la chambre. Le rapport de l’écrivain au lieu, au dedans et au dehors, lui offre une perspective plongeante sur l’ensemble de la Recherche. Laquelle débute sur le réveil du dormeur qui, ne parvenant pas à identifier tout de suite le lieu où il se trouve, passe en revue d’autres pièces où il s’est déjà réveillé. « Un premier lieu alors – commente le critique – lieu séminal, éclate ainsi, ou germine en d’autres lieux que nous retrouverons dans toutes les grandes parties du roman. » 

L’article – Proust, en chambre - était paru dans la revue Littérature, dont la dernière livraison revient sur la question du contexte – historique, sociologique, psychologique - de la création d’une œuvre littéraire. Guillaume Bridet et Joël Loehr rappellent qu’avant la critique de Barthes, Péguy avait déjà dénoncé dans la contextualisation une méthode aboutissant à « faire disparaître le texte sous des circonstances innombrables qui sont autant de manières de s’en tenir éloigné », prônant la « communion intime » qui est celle du lecteur authentique. Mais dans une perspective marxiste, Jacques Rancière estime dans La Parole muette qu’« en l’œuvre se manifeste l’esprit de son auteur, et dans cet esprit celui d’un temps d’ordre ou d’orages, d’un milieu de raffinement aristocratique ou d’activité bourgeoise, d’un génie national de clarté méditerranéenne ou de rêverie nordique. » On le voit, la critique est elle-même une forme d’écriture qui reflète l’air du temps et les grandes questions de l’époque.

Par Jacques Munier

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