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Danse funéraire Dogon, Mali

La vie qui sépare

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À retrouver dans l'émission

À la veille du jour des morts, retour sur le sens largement partagé du soin porté à nos défunts.

Danse funéraire Dogon, Mali
Danse funéraire Dogon, Mali Crédits : Getty

Dans un beau livre au titre évocateur – La vie qui unit et la vie qui sépare – le philosophe Frédéric Worms abordait la question du sens de la vie en évoquant ces moments où, par excès ou par défaut, nous éprouvons concrètement la densité de l’existence. Par excès, dans la rencontre amoureuse par exemple, qui vient saturer le sens de la vie, en lui ajoutant une projection vers l’avenir ; par défaut lorsque la disparition d’un être cher semble dépouiller la vie de toute forme de sens. Or – montrait-il – dans les deux cas, c’est de la même réalité qu’il s’agit. Dans le deuil d’un proche, la vie intime des souvenirs acquiert une force qui peut dépasser celle qui, comme on dit « suit son cours », oublieuse et indifférente. C’est sans doute pourquoi les humains ont depuis la nuit des temps soigneusement ménagé ce moment de passage par des rites funéraires et une période de deuil socialement convenue. 

Voir, cacher, sacraliser

Malgré leur grande diversité, tous ces rites se résument à une opération destinée à « séparer » le défunt du monde des vivants, à travers trois grandes étapes : voir, cacher, sacraliser. Un programme « conférant une forme globale à l’événement ». C’est ce que montre Éric Crubézy, médecin-archéologue, dans un livre qui vient de paraître chez Odile Jacob sous le titre Aux origines des rites funéraires. Voir le mort permet de réaliser l’événement et c’est pourquoi l’absence du corps est si difficile à vivre. « Après la Première Guerre mondiale, combien de parents ont assisté sans broncher à l’ouverture de la tombe de leur fils, dont ils se demandaient s’il était bien décédé. » Souvent méconnaissable et dans un état de décomposition avancée, mutilé et couvert de terre, le cadavre était identifié par une médaille ou une plaque en fer portant le numéro d’inhumation. Tous les témoignages soulignent « le soulagement des proches qui ont pu voir et identifier les corps ». La deuxième étape consiste à « cacher » le corps, l’ensevelir ou le crématiser, le momifier ou l’abandonner rituellement aux animaux sauvages, voire l’ingérer par morceaux. 

Chez les Tibétains, les funérailles célestes, qui consistent à découper le corps et à en donner des morceaux aux vautours sont parfois considérées comme une forme d’endocannibalisme dissimulée, ce qui est discutable, car la symbolique de l’oiseau qui se repaît et repart au ciel est très forte.

En Papouasie-Nouvelle-Guinée, « le moribond avait le droit d’exprimer son opinion sur le sort réservé à sa dépouille ; il pouvait également préciser lesquels de ses parents devaient être autorisés à goûter de sa chair ». Un tabou s’impose en général : les parents directs ne se mangent pas eux-mêmes, et jamais une mère ne mange son enfant. Enfin, pour « sacraliser et métamorphoser » le défunt – troisième temps des rites funéraires – il peut s’avérer nécessaire de procéder à des secondes funérailles, comme sur les Hauts Plateaux de Madagascar, où le corps est sorti du tombeau pour y être replacé dans de nouveaux linceuls. 

Pour accepter la mort, ce que nous appelons « faire son deuil », il faut « tuer psychiquement le mort » comme l’explique la psychanalyse, en l’inscrivant dans des traces qui permettent progressivement un nouveau lien avec le défunt.

L’Entre-deux-morts

Cette troisième phase du processus de séparation d’avec les vivants vise à les conduire dans un autre monde, celui des morts de la communauté, des ancêtres ou des esprits. Parfois elle prescrit une attitude spéciale à l’égard du nom du défunt. Dans un ouvrage paru chez Imago sous le titre Les vivants et leurs fantômes. De la hantise au symptôme, le psychanalyste Claude Guy raconte un souvenir parlant. « Alors qu’on lui annonçait la mort d’un ami de sa mère, une petite fille de quatre ans dit « Comment il va s’appeler maintenant ? » Elle imaginait peut-être une forme de renaissance ailleurs, mais partout on peut constater une attention particulière à cet égard. 

À Rome, avant de fermer les yeux du mort, un proche lui faisait un dernier baiser en l’appelant plusieurs fois.

Inversement, chez de nombreux peuples traditionnels, on doit s’abstenir de prononcer le nom du défunt, de peur de le faire revenir parmi les vivants comme un spectre. Chez les Baruyas de Mélanésie, il est interdit de prononcer ce nom pendant deux générations au terme desquelles il est redonné aux descendants. En Europe, les petits mort-nés sans baptême qui n’avaient pas reçu de prénom restaient sans sépulture reconnue. Leur âme errait dans les limbes comme des feux follets, poussant des cris et gémissements qu’on appelait « la musique des saints innocents ». Une tradition très répandue prévoyait pour eux des « sanctuaires à répit ». Les morts dont on n’a pas pu s’occuper comme il faut reviennent hanter la mémoire. Ils restent dans cet espace que Jacques Lacan avait appelé à propos d’Antigone « l’Entre-deux-morts ». Entre le temps de la mort physique et celui de la mort inscrite s’étend le domaine immarcescible des fantômes.

Par Jacques Munier

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Claude LECOUTEUX : La mort, l'au-delà et les autres mondes (IMAGO)

Squelette creusant une tombe, spectre aux yeux caves ou créature encapuchonnée dérobant son visage, la mort, armée d’une faux ou d’une lance, peut surgir à tout moment. Chacun le sait, tôt ou tard, il faut lui payer son tribut. Mors certa, hora incerta, disaient les Anciens.
Depuis longtemps, Claude Lecouteux s’est attaché à étudier la mort et ses représentations dans les mentalités médiévales. Dans cet ouvrage, il nous entraîne cette fois dans une exploration de l’outre-tombe, et suit les défunts dans leurs différents périples. De l’Antiquité à nos jours, s’appuyant sur les mythologies, les contes, les traditions populaires et les romans de chevalerie, il met au jour la permanence d’antiques croyances sous une vision plus chrétienne de l’au-delà.
Il souligne en outre — et nul ne l’avait établie jusqu’alors — l’étonnante proximité des images venues d’un lointain passé avec les témoignages de ceux qui, lors de comas ou de catalepsies, ont vécu des expériences de mort imminente (Near Death Experience), montrant ainsi que l’homme n’a jamais cessé d’imaginer son ultime voyage… Présentation de l'éditeur

Claude Lecouteux est professeur émérite de littérature et civilisation du Moyen Âge de l’Université de Paris IV-Sorbonne. Il a publié, aux Éditions Imago, Les Nains et les Elfes au Moyen Âge (1988), Fées, Sorcières et Loups-garous au Moyen Âge (1992), Démons et Génies du terroir au Moyen Âge (1995), Mélusine et le Chevalier au cygne (1995), Chasses fantastiques et Cohortes de la nuit au Moyen Âge (1999), La Maison et ses Génies (2000), Le Livre des grimoires (2002), Le Livre des talismans et des amulettes (2005), Dictionnaire de mythologie germanique (2005), La Maison hantée (2007), Histoire des vampires (rééd. 2009), Fantômes et Revenants au Moyen Âge (rééd. 2009), et Dictionnaire des pierres magiques et médicinales (2011).

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