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La mer allée avec le soleil

Poétique du paysage

5 min
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La notion de paysage est récente : le mot n’apparaît en français qu’en 1549 pour désigner « une étendue de pays ». Aujourd’hui, elle est intimement liée à notre relation sensible à la nature.

La mer allée avec le soleil
La mer allée avec le soleil Crédits : Getty

Paysage, village, bocage, alpage, rivage, et même visage, tous ces mots en age portent une charge émotionnelle particulière. Ils expriment des sensations médiatisées par des valeurs ou des souvenirs. C’est la remarque inaugurale que fait Martin de la Soudière dans le livre qui vient de paraître chez Anamosa sous le titre Arpenter le paysage. Poètes, géographes et montagnards. L’ethnologue de la France rurale, auteur notamment d’une Poétique du village (Stock) a rassemblé ses souvenirs de randonnées en montagne, ses notes de terrain et ses moments de lecture pour ébaucher une réponse à cette question : « comment entre-t-on en paysage », avec quels effets sur les sens ou la vue, et sur le rendu de chacun dans son rôle – paysagiste ou poète, peintre ou géographe ? Un livre « polyphonique », donc, à la mesure de son sujet – de ceux qui, comme l’affirmait Julien Gracq dans les Carnets du grand chemin, « ne s’éveillent sous les doigts qu’à la manière des grandes orgues : grâce à la superposition de multiples claviers ». 

L’auteur est un habitué de la montagne, avec une prédilection pour le Massif central et les Pyrénées. « Que nous fait un sommet ? » demande-t-il. Il y a l’aspect personnel de la performance : « tout sommet émarge à un registre moral – il se mérite, il a à voir avec le ciel ». Pour le paysagiste, ce sera « l’achèvement de la forme », pour le poète, le sentiment de « se tenir au bord de l’horizon ». À tous il produit un sentiment de plénitude et de pouvoir – celui de toiser toute une région après « avoir eu jusqu’ici laborieusement à l’arpenter ». Ascension, élévation… « Quand tu es parvenu au sommet de la montagne, continue à monter » dit un proverbe chinois. 

Géographes de plein vent

« Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ? » s’interroge Julien Gracq. « Tout ce qui dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières y fait une part plus apparente aux indices de l’heure et de la saison ». D’où le fait que « le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie du regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent à une transparence inaugurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. » L’écrivain se demande aussi quel est le motif de la quête qui l’entraîne au long du chemin. 

Quelquefois il m’a semblé que j’y poursuivais le règne enfin établi d’un élément pur – l’arbre, la prairie, le plateau nu à perte de vue – afin de m’y intégrer et de m’y dissoudre.

Parmi les compagnons de route de Martin de la Soudière, il y a également Jean-Loup Trassard et Philippe Jacottet, Pierre Sansot et André Dhôtel ou encore le voyageur immobile Fernando Pessoa. Ce qui les distingue des écrivains-voyageurs, qui voyagent pour écrire, c’est qu’eux écrivent pour voyager et nous embarquent dans leur périple intérieur. La parole est une compétence naturelle, générique. L’écriture est une technique. Ce qu’est l’écriture à la parole, le paysage l’est à l’environnement.

Le bleu du ciel

« Le soleil se couche et se lève chez moi » disait Corot, qui donnait aussi ce conseil : « Avant de peindre un paysage, il faut savoir s’asseoir. » L’épopée discrète de ceux qui travaillent « sur le motif », d’après nature et en plein air, est évidemment présente dans l’album de Martin de la Soudière. « Le paysage a fait de moi un peintre » confiait Constable. Dans un livre publié au Seuil sous le titre Le détail du monde. L’art perdu de la description de la nature, Romain Bertrand évoque la difficulté à trouver les mots « pour dire le plus banal des paysages ». « Un pré, déjà, nous met à la peine, que grêlent l’aigremoine, le cirse et l’ancolie. » L’historien s’est mis en quête de cette langue perdue, au temps où Goethe caressait avec Humboldt et d’autres le rêve d’une « histoire naturelle » attentive à tous les êtres – des lichens aux coléoptères ou aux oiseaux. « Que la nature en vous balbutie son mystère » écrivait-il dans l’Elégie de Marienbad. La peinture de paysage s’autorisait alors « des forces combinées de la science et de la littérature » pour s’élever « au rang d’un savoir crucial ». À preuve, parmi de nombreux autres, le cas du bourlingueur polyvalent, reporter de guerre qui suppléait sur le terrain aux difficultés de la photographie naissante par un don certain pour le dessin : Louis Tinayre. Chargé lors de l’exposition universelle de 1900 de réaliser une fresque sur la prise de Madagascar, le problème qui se pose à lui est de représenter le ciel : « 120 mètres de dais d’azur à peindre »… Pour obtenir la vibration lumineuse du bleu du ciel, il fait disposer une série de pointillés dans une déclinaison de tons en gradation.

La revue L’Alpe s’est exceptionnellement délocalisée dans les Pyrénées pour voir « une réserve internationale de ciel étoilé ». Le label a été décerné en 2013 au pic du Midi. La pollution lumineuse y est réduite et le télescope de l’Observatoire peut scruter à l’aplomb des astres les avatars du trou dans la couche d’ozone, les pluies acides ou encore les gaz à effet de serre. Il arrive un moment où c’est l’environnement qui écrit le paysage.

Par Jacques Munier

A lire aussi : Elisée Reclus Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes (Bartillat)

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