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Le mythe de la galanterie

Le genre des mots

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Au delà de leur sens propre, les mots reflètent des représentations, ils sont chargés d’histoire. En analyser les usages et les effets permet d’esquisser des physionomies sociales.

Le mythe de la galanterie
Le mythe de la galanterie Crédits : Getty

Dans les pages idées de Libération, Alex Alber interroge l’usage du tutoiement qui se répand dans les entreprises : près des deux tiers des salariés dans le privé tutoient leur supérieur hiérarchique direct, selon une enquête de 2006. « Plus égalitaire, plus moderne, plus simple, le tutoiement n’a apparemment que des avantages – écrit-il – face à un vouvoiement qui semble de plus en plus guindé, formel, distant ; un héritage d’Ancien Régime qui sépare les conditions sociales, une frontière linguistique qui souligne autant qu’elle produit les inégalités statutaires. »

Ce que le mot « tu » tait

On devrait donc y voir « le signe d’une modernisation des organisations productives». Les entreprises seraient-elles devenues plus égalitaires ? À y regarder de près, rien n’est moins sûr. Pour le sociologue, « le tutoiement est porteur de logiques managériales qui le rendent très ambigu ». L’enquête révèle notamment qu’il va de pair avec l’introduction de nouvelles méthodes de travail, là où le contrôle est plus distant, où « les salariés sont libres d’organiser leur activité, de proposer des améliorations, etc. » Mais c’est là aussi « que les objectifs chiffrés et les parts salariales variables sont les plus répandus. Autant de méthodes qui responsabilisent les salariés en individualisant leurs conditions d’emploi, quitte à faire peser sur eux une pression accrue. » Le tutoiement viendrait ainsi « euphémiser » les rapports de pouvoir. 

Sous le règne du néomanagement, ce sont les normes, les procédures, les chiffres, les tableaux de bord et autres reportings qui exercent le contrôle effectif du travail. 

Par ailleurs, les femmes ont moins tendance à tutoyer leur chef – 49% seulement contre 71% pour les hommes – un écart significatif qui s’explique du fait « que les femmes ont souvent des chefs hommes, et qu’elles évitent par prudence un registre trop familier avec eux ».

Difficile neutralité de genre

Christine Bard et Frédérique Le Nan publient un ouvrage collectif sous le titre Dire le genre (CNRS Éditions). Elles relèvent la part de l’histoire dans la domination du masculin. « Le neutre a longuement existé en français, il est issu d’un latin tardif et parlé. » Au pluriel, sa principale désinence était en a. En témoigne par exemple l’évolution d’un mot comme folium, donnant folia au pluriel puis feuille, le suffixe a étant identifié comme féminin s’est transformé en e, devenu muet. Résultat : « le féminin ne s’entend plus ». De même, l’accord pluriel au masculin selon le principe « le masculin l’emporte sur le féminin », n’a pas toujours prévalu. Au Moyen Âge, cet accord est « de proximité », au plus près du mot auquel un adjectif ou un participe se rapporte. Le genre est devenu sous l’Ancien Régime et « la volonté farouche » d’auteurs comme Malherbe ou Vaugelas « une grammaire » exclusive. Écrivaine ou autrice existaient respectivement au XIVe et au XVIe siècle. Aujourd’hui l’écriture inclusive s’emploie à démentir cette évolution mais elle reste improbable à l’oral. Une curiosité : l’usage espagnol de l’arrobase pour terminaison au pluriel en guise de réconciliation de la différence des genres, et là aussi ça reste cantonné à l’écrit. Les auteures – ou autrices – évoquent la féminisation des noms de métiers qui progresse au milieu des représentations sexistes. Lesquelles continuent pourtant de s’exprimer dans les récits biographiques recueillis par la sociologue. Marie-Laure Deroff observe que les hommes ont davantage tendance à produire des récits carrés, exprimant une forme de cohérence et de maîtrise où le passé est au service d’un présent postulé comme aboutissement d’une chronologie, quand les femmes, plus impliquées dans le quotidien, ont une lecture synchronique de leur identité narrative. Et surtout elles sont plus enclines à révéler l’intimité de leur vie sexuelle, conséquence d’une « connivence clanique », d’une « culture de la confidence » résultant des discussions nourries entre adolescentes.

Persistance de la galanterie

Quelle différence y a-t-il entre un galant homme et une femme galante ? Alain Viala met à l’épreuve de ces différences de genre un mythe constitutif de notre identité française : la galanterie, dans un livre publié sous ce titre au Seuil. Lestée aujourd’hui d’enjeux sociaux et politiques – « la civilité, la morale amoureuse et la condition féminine » – elle a été « un modèle culturel majeur des XVIIe et XVIIIe siècles ». Un temps éclipsée par les tricoteuses des Assemblées révolutionnaires, la notion revient en force dans la littérature et les arts. Watteau et « l’école galante » où le mot penche davantage vers le libertinage que vers les qualités de prévenance, c’est tout une histoire sociale et culturelle qui est contenue dans ce mot. 

Ernst Cassirer, dans le premier tome consacré au langage de La Philosophie des formes symboliques, estimait que les mots sont des gestes fossiles, et notamment le premier d’entre eux, le geste déictique, qui désigne l’objet référent : ça c’est une chose, un arbre, une fleur… 

Par Jacques Munier

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