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Jean Cocteau avec Jean Wiener au piano, 1958

La poésie, entre les mots et les choses

5 min
À retrouver dans l'émission

C’est le Printemps des poètes, 22ème édition, dès ce weekend et jusqu’au 23 mars, avec à l’affiche des lectures en musique, des rencontres, des expos et des spectacles.

Jean Cocteau avec Jean Wiener au piano, 1958
Jean Cocteau avec Jean Wiener au piano, 1958 Crédits : Getty

Comme celui qui fait l’ouverture au Bataclan, autour de Sandrine Bonnaire, avec un salut à Boris Vian qui aurait eu 100 ans ce 10 mars… À l’occasion de cette manifestation organisée partout en France, les pages culture de Marianne s’ouvrent à la poésie. Et inaugurent une nouvelle rubrique, Le fou des mots. C’est Olivier Barbarant qui s’y colle avec le mot craie, souvenir sensible de son enfance champenoise. Libérée par des consonnes rugueuses, « la syllabe finale, pulpeuse et écrasée comme un fruit, s’étire grâce au e que l’on prétend muet, mais qui agit en français, comme en musique une note pointée ».

Entre la chair et le cri se tient ainsi la craie.

Question : « notre goût se porte-t-il vers le mot, ou d’abord vers ce qu’il désigne, ce que les savants appellent le référent ? » Entre cratylisme – « la naïveté consistant à retrouver dans la forme des mots des équivalences de ce qu’ils servent à désigner » – et métonymie, « un usage savoureux suscite alors dans la musique, le souffle, l’ombre de ce qui fut perçu. Avec la craie, une illusion de pierre aux douceurs de plâtras ». Et le bâton de craie, au besoin crissant, c’est aussi l’inscription blanc sur noir, vouée à l’effacement au tableau des écoliers, qui « a la fugitive beauté de l’oral ». 

Mettons que je crie – conclut le poète – que j’écris toujours comme à la craie pour tenter de retrouver, dans celle des mots, la chair des choses.

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Dans les mêmes pages de l’hebdomadaire, l’animateur de l’indémodable revue Europe, Jean-Baptiste Para, témoigne de son rôle de veilleur : « la poésie et le roman vivent des jours difficiles ; il nous faut entretenir les braises, pour qu’un feu de joie puisse repartir un jour ». Évoquant le geste de l’artisan qui, en se servant d’un outil, « serrait invisiblement la main de celui qui s’en était servi avant lui, tout comme il serrait la main de celui qui viendrait ensuite », il assigne à la poésie, comme à la culture en général, une fonction de résistance. À l’obsolescence programmée des objets techniques, au temps normé par la finance et le commerce : « à l’opposé, la culture suit une logique cumulative : Picasso ne remplace pas Cézanne, son œuvre s’ajoute à la sienne ». Pour lui, qui l’enseigne à de jeunes élèves, la poésie provient de ce que l’on comprend « très tôt que la langue n’est pas seulement un outil de communication, mais aussi une manière de s’adresser aux morts, à la nature, au cosmos… À partir du moment où son but n’est pas la communication immédiate, la langue peut être ouvragée, comme une poterie ».

Pause pipeau

La dernière livraison de sa revue Europe porte sur la relation complice entre poésie et chanson. Un ancrage immémorial et populaire, car « la poésie cultive en la chanson son oralité originelle », rappelle Sylvain Dournel qui a coordonné le numéro.

D’un point de vue formel, la chanson conserve – et pérennise – le très vif souvenir d’héritages dont la poésie s’est amplement délestée.

La poésie est plus qu’une catégorie du champ littéraire, mais « ce qui le déborde et pointe un ailleurs », faisant « la part belle à l’instant plutôt qu’au temps chronologique », là même où elle retrouve le chant « pour une même recherche de densité, d’intensité ». Christian Prigent résume l’inventaire rapide du goût prononcé de poètes comme Nerval ou Rimbaud et autres pour la « chansonnette » : c’est une question de santé.

La maladie : l’académisme des formes obèses de rhétorique, cancérisées par la subjectivité lyrique, épuisées par l’usage patrimonial. Le remède : la légèreté naïve, la ligne sommairement cadencée, l’objectivité sans voix propre, la vitalité triviale de la chansonnette.

En gros, « chantonner, ça fait de l’air ». Ça « aère les ruminations sombres, les pathos pâteux, les lourds cumuls métaphysiques ». Ça ramène les satyres aux joues gonflées par « la furie de la flûte », et comme disait Rimbaud ses « gracieux fils de Pan ». Bastringue et guinguette : la Chanson de la plus haute tour, par Léo Ferré.

Par Jacques Munier

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