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L'hommage à Samuel Paty à La Sorbonne, 21 octobre 2020

L’université, noyautée ?

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Une polémique agite le monde universitaire suite aux propos du ministre de l’éducation nationale sur les « ravages » de « l’islamo-gauchisme » à l’université.

L'hommage à Samuel Paty à La Sorbonne, 21 octobre 2020
L'hommage à Samuel Paty à La Sorbonne, 21 octobre 2020 Crédits : AFP

C’était quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, sur Europe 1 puis au Sénat, le ministre s’en prenait à une « idéologie qui mène au pire » – le communautarisme – prétendant que l’assassin avait été « conditionné par des gens qui encouragent cette radicalité intellectuelle » et dénonçant – je cite « des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur ». À la suite de quoi, dans une tribune au Monde, des professeurs et des chercheurs lui avaient emboîté le pas en dénonçant à leur tour les « frilosités » de leurs collègues sur l’islamisme et les « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales ». Parmi les signataires : Laurent Bouvet, Marcel Gauchet, Nathalie Heinich, Gilles Kepel ou Pierre Nora…

« Les idéologies indigéniste, racialiste et « décoloniale » (transférées des campus nord-américains) » sont bien présentes à l’université, affirmaient-ils, « nourrissant une haine des « Blancs » et de la France ; et un militantisme parfois violent (qui) s’en prend à ceux qui osent encore braver la doxa antioccidentale et le prêchi-prêcha multiculturaliste. Houria Bouteldja a ainsi pu se féliciter que son parti décolonial, « rayonne dans toutes les universités ». Et les signataires de condamner pêle-mêle « l’importation des idéologies communautaristes anglo-saxonnes, le conformisme intellectuel, la peur et le politiquement correct ». 

Islamisme : où est le déni ?

Aujourd’hui, dans les pages idées de Libération deux universitaires leur répondent : Alain Policar, chercheur associé au Cevipof, et Alain Renaut, philosophe. « Profondément attachés aux principes de la République et, en l’espèce, à la liberté de conscience et d’expression, c’est au nom de celle-ci qu’ils se proposent de dénoncer les approximations de leurs collègues ». Ils rappellent d’abord le communiqué de la Conférence des présidents d’université – « instance que l’on ne peut soupçonner d’un quelconque gauchisme » – selon lequel « la recherche n’est pas responsable des maux de la société, elle les analyse ». 

« Concernant l’indigénisme, sa principale incarnation, le Parti des indigènes de la République (PIR), a totalement échoué dans sa volonté d’être audible dans nos enceintes universitaires. Chacun sait bien que l’écho des thèses racistes, antisémites et homophobes de Houria Bouteldja est voisin de zéro. »

Quant au décolonialisme, auquel l’indigénisme se réfère « mais qui recouvre quantités d’autres thématiques, il représente bien un corpus structuré » dont l’influence à l’université reste marginale en France. Et sur le soi-disant « prêchi-prêcha multiculturaliste », l’expression dénote un mépris – voire une méconnaissance – de ce courant intellectuel qui propose une alternative à notre conception de l’intégration, laquelle cherche « à assimiler pour égaliser ».

Restituer à l’égal sa différence, tel est le projet du multiculturalisme, destiné en définitive à aller plus loin dans l’instauration de l’égalité que n’était parvenue à le faire la solution républicaine classique.

Alain Renaut y voit par ailleurs une contribution à la « décolonisation des identités », étudiée dans l’un de ses livres, Un humanisme de la diversité (Flammarion, 2009), ainsi qu’une forme de « conciliation que les crimes de la colonisation avaient rendue extrêmement difficile ».

Que ce soit à l’université ou plus largement dans l’espace public, « nous devons choisir le débat plutôt que l’invective », concluent Alain Policar et Alain Renaut. 

L’université sous tutelle

Dans une autre tribune du Monde, Edouard Mehl, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg, signale des amendements problématiques au projet de loi sur la recherche (LPPR), qui n’en avait pas vraiment besoin, tant il est contesté par les chercheurs. Il s’agit, dans le contexte « de l’émotion suscitée par les crimes terroristes » d’une clause stipulant que l’exercice des libertés académiques, et donc des activités d’enseignement et de recherche, doit se faire « dans le respect des valeurs de la République ». L’universitaire y voit la marque d’une défiance à l’égard de l’institution, se demande quelle sera l’instance chargée de vérifier cette conformité, et sur quels critères exactement. Et il relève – un train pouvant en cacher un autre – un deuxième amendement qui mettrait fin au recrutement des professeurs par le CNU, le Conseil national des universités, instance scientifiquement compétente et démocratiquement élue par la communauté universitaire. À sa place, le Haut-Commissariat pour l’évaluation de l’enseignement et de la recherche, dont les délégués et le président sont nommés par le ministère. Ce qui reviendrait à placer les universités et les orientations de la recherche sous contrôle politique.

Par Jacques Munier

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