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Thomas Piketty, avril 2015

L’idéologie des inégalités

5 min
À retrouver dans l'émission

Dans son dernier livre, « Capital et idéologie », Thomas Piketty retrace l’histoire mondiale des inégalités ainsi que des théories économiques et politiques destinées à les justifier. L’ouvrage, à paraître le 12 septembre au Seuil, fait déjà l’objet de nombreux commentaires dans la presse.

Thomas Piketty, avril 2015
Thomas Piketty, avril 2015 Crédits : Getty

Le Monde en publie de larges extraits et ouvre le débat. Affirmer que l’inégalité est idéologique signifie pour Thomas Piketty que le marché et la concurrence, le profit et le salaire, le capital et la dette… « sont des constructions sociales et historiques qui dépendent entièrement du système légal, fiscal, éducatif et politique que l’on choisit de mettre en place ». Il y a donc « toujours plusieurs voies possibles permettant d’organiser une société et les rapports de pouvoir et de propriété en son sein ». Et en particulier à notre époque, « certaines peuvent constituer un dépassement du capitalisme bien plus réel que la voie consistant à promettre sa destruction sans se soucier de ce qui suivra ». L’économiste ne nie pas les « réels progrès réalisés en termes de santé, d’éducation et de pouvoir d’achat » au cours des trois derniers siècles, mais il relève aussi « d’immenses inégalités et fragilités. 

En 2018, le taux de mortalité infantile avant 1 an était inférieur à 0,1 % dans les pays européens, nord-américains et asiatiques les plus riches, mais ils atteignaient quasiment 10 % dans les pays africains les plus pauvres. Le revenu moyen mondial atteignait certes 1 000 euros par mois et par habitant, mais il était d’à peine 100-200 euros par mois dans les pays les plus pauvres, et dépassait les 3 000-4 000 euros par mois dans les pays les plus riches, voire davantage dans quelques micro-paradis fiscaux que d’aucuns soupçonnent (non sans raison) de voler le reste de la planète, quand il ne s’agit pas de pays dont la prospérité s’appuie sur les émissions carbone et le réchauffement à venir.

D’où la leçon à retenir : « le progrès humain n’est pas linéaire, et l’on aurait bien tort de faire l’hypothèse que tout ira toujours pour le mieux, et que la libre compétition des puissances étatiques et des acteurs économiques suffirait à nous conduire comme par miracle à l’harmonie sociale et universelle. Le progrès humain existe, mais il est un combat » qui doit notamment « s’appuyer sur une analyse raisonnée des évolutions historiques passées, avec ce qu’elles comportent de positif et de négatif ». Et par exemple, l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises et britanniques fut un moment essentiel du progrès humain mais l’idéologie de la propriété privée eut pour conséquence qu’on jugea « indispensable de dédommager les propriétaires, et non pas les esclaves ». 

Une vision ethnocentrée

Dans les mêmes pages idées du Monde, James Galbraith, lui-même auteur de nombreux travaux sur les inégalités, estime que Thomas Piketty a fait l’impasse « sur les confrontations idéologiques contemporaines et les sources non occidentales ». Sur l’Inde, par exemple, le chapitre « s’inspire d’ethnographies remontant aux années 1880 d’observateurs de l’Empire britannique colonial, et s’intéresse essentiellement au système des castes ». Il manque ainsi « le rôle-clé joué par le capitalisme commercial dans la colonisation britannique ». L’économiste fustige « une vision du monde manifestement allergique aux grandes traditions occidentales de l’économie politique, sans parler de celles qui ont émané de Russie, de Chine, du Japon, d’Amérique latine ou d’Afrique lors des luttes idéologiques autour du capital et du capitalisme au cours des deux derniers siècles ».  

"Dépasser le capitalisme"

Thomas Piketty s’est livré à L’Obs, où il évoque notamment la dernière partie de son livre, celle des propositions pour réduire les inégalités. La participation accrue des représentants des salariés au conseil d’administration des grandes entreprises, comme en Allemagne, « a permis qu’il y ait moins d’excès qu’ailleurs quant à la fixation des salaires des dirigeants ». Il suggère de revenir à la progressivité de l’impôt, tel qu’il avait été instauré après la Première Guerre mondiale dans la plupart des pays industrialisé et qui avait atteint au cours des Trente Glorieuses, pour les tranches supérieures, « des niveaux très élevés, jusqu’à 90% aux Etats-Unis, sans que cela bride la croissance, bien au contraire ». Il conseille également de rétablir l’ISF, avec progressivité. Tout cela pour rétablir une redistribution équitable. Car il estime par exemple que la division par deux de la croissance depuis les années 1990 est due en grande partie au sous-investissement dans l’éducation. 

Les dépenses d’éducation ont stagné dans tous les pays développés alors que le nombre d’étudiants a fortement augmenté. En France, le budget de l’enseignement supérieur est de 10 milliards d’euros. Si on avait ajouté les 5 milliards d’euros de l’ISF, on aurait pu inverser la chute dramatique de l’investissement par étudiant.

Alternatives Economiques publie un dossier sur « Les 7 péchés du capitalisme ». Dégradation de la planète, rentes, atteintes à la santé, travail à la tâche, monopoles, culte de la croissance, et inégalités… Au niveau mondial, le 1% des plus riches a capté deux fois plus de richesses que la moitié de la population la plus pauvre. Dans la tradition chrétienne, les 7 péchés capitaux sont dits « cardinaux » parce qu’ils entraînent tous les autres.

Par Jacques Munier

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