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La Logique d'Aristote, manuscrit médiéval

La valeur de la vérité

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À retrouver dans l'émission

Complotisme, fausses rumeurs, vérités alternatives ou relatives… La recherche de la vérité devrait nous rassembler, elle nous divise et nous oppose le plus souvent.

La Logique d'Aristote, manuscrit médiéval
La Logique d'Aristote, manuscrit médiéval Crédits : Getty

Le journal La Croix a entrepris d’explorer les différents aspects de ce paradoxe dans une série d’articles sous le titre Enquêtes de vérités. Dans l’échange inaugural de cette série Olivier Abel et Rémi Brague dialoguent sur le rapport des sociétés modernes à la vérité. Ils pointent notamment le rôle des réseaux sociaux dans l’évolution récente des usages à cet égard. Créant des communautés virtuelles où s’affichent les mêmes opinions, ils ont un effet d’auto-persuasion qui relègue le souci de la vérité alors même que nous disposons plus que jamais des outils pour la rechercher. 

Les individus sont comme encapsulés avec leur propre vérité. Olivier Abel

Et Rémi Brague évoque la question posée par Augustin dans les Confessions : « comment se fait-il, comme le dit l’épître de saint Jean, qu’il existe des gens qui haïssent la vérité ? » C’est qu’il y a « deux aspects de la vérité, qui suscitent des effets opposés » : celle qui éclaire le monde et permet de le connaître, et celle qui accuse, qui montre à chacun ses limites et ses erreurs, voire sa faute et sa culpabilité. Autre paradoxe moderne, le complotisme qui prétend que des vérités sont cachées, et qu’elles sont d’autant plus vraies qu’elles sont cachées. Pour Olivier Abel, « le scepticisme généralisé conduit au complotisme », et il cite Paul ­Ricœur qui estimait « qu’après une période de trop grande crédulité, nous étions maintenant gagnés par la maladie de l’incrédulité ». Les deux philosophes s’accordent sur l’importance de la vérification des informations par les médias, « essentielle à la traque des fake news ». 

Le fact-­checking est une manière de vérifier l’information et de lui donner une traçabilité, comme on le fait dans l’alimentation. O. Abel

Dans un autre article de la série de La Croix – Le débat politique à l’épreuve de la vérification des faits – Alexis Buisson évoque la montée en puissance de cette pratique aux Etats-Unis. 

Selon une étude de l’université Duke, le nombre d’organisations luttant contre la dés­information est passé de 44 il y a cinq ans à 189 aujourd’hui. 

Deux raisons à cela : la frustration de certains journalistes jugeant la pratique du métier « trop neutre » quand on se contente de relayer des déclarations politiques, mais aussi le « boom des réseaux sociaux, véritables caisses de résonance pour mensonges et erreurs en tout genre ». Aujourd’hui, cinquième volet : La vérité ajustée, celle des statistiques de l’Insee en l’occurrence, dans sa grande enquête de recensement. « Comment les statisticiens parviennent-ils à capturer cette photographie de la population en n’en interrogeant qu’un septième ? » Il s’agit là de données utiles : les collectivités s’en servent pour adapter les équipements et préparer les politiques locales, par exemple. 

La tyrannie du chiffre

Mais l’obsession du chiffre à tout va, et dans des domaines comme la santé, l’enseignement ou la police, quand la mesure de la performance devient l’indicateur unique du fonctionnement des organisations, a de nombreux effets pervers. C’est ce que montre Jerry Z. Muller dans une livre publié aux éditions Markus Haller sous le titre La tyrannie des métriques. On sait que dans la lutte contre la drogue, le « taux d’élucidation » – le pourcentage d’affaires résolues – amène les policiers à préférer arrêter les petits revendeurs – aussitôt remplacés – plutôt que les gros trafiquants, qui feront l’objet d’enquêtes au long cours mobilisant de nombreux personnels. Dans le FigaroVox, l’universitaire américain évoque les premières critiques de cette manie des objectifs chiffrés dans les années 1970 : la « loi de Campbell », du nom du psychosociologue américain qui l’a établie.

Plus un indicateur quantitatif est utilisé comme aide à la décision en matière de politique sociale, plus cet indicateur est susceptible d’être manipulé et d’agir comme facteur de distorsion, faussant ainsi les processus sociaux qu’il est censé surveiller.

Jerry Z. Muller dénonce l’usage excessif des paramètres chiffrés lorsqu’ils proviennent d’organismes extérieurs aux organisations qu’ils contrôlent, et les appliquent sans discernement à tout type d’activité, contrairement aux mesures créées et utilisées par les acteurs eux-mêmes. 

C’est la différence entre un test utilisé par un professeur pour évaluer l’apprentissage de ses élèves, par rapport aux tests généraux qui déterminent si le professeur aura une augmentation de salaire.

Et il met en cause « le postulat selon lequel les chiffres sont objectifs, ce qui occulte le processus de production des chiffres eux-mêmes ». Non sans relever ce paradoxe : les critiques contre le New Public Management mis en place au Royaume-Uni sous Margaret Thatcher sont les mêmes que celles qui ont été faites au système soviétique. Quand les planificateurs fixaient des objectifs quantifiés pour chaque usine, les industriels bâclaient la production, en moins bonne qualité mais en nombre assez élevé pour remplir les object

Par Jacques Munier

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