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Le delta du Mississippi

L’esprit des fleuves

5 min
À retrouver dans l'émission

Un rapport alarmant de l’IPBES – le groupe international d’experts sous l’égide de l’ONU – a récemment fait état d’une dégradation irréversible de la biodiversité. Les fleuves forment une part essentielle des écosystèmes menacés.

Le delta du Mississippi
Le delta du Mississippi Crédits : Getty

Car ils sont, selon l’expression de Gilles Boeuf, « les rives de la biodiversité ». Le biologiste signe un article éclairant sur l’anatomie et la pathologie des fleuves dans la dernière livraison de la revue Reliefs, consacrée à la physiologie des fleuves. Il rappelle que « les rives et les berges constituent des milieux très riches en espèces, à la charnière entre l’air et l’eau », qu’ils sont « des systèmes extraordinairement vivants, qui conditionnent aussi bien le cycle de l’eau que celui du carbone, la richesse des sols que le grouillement des espèces » et qu’ils ont chacun « une personnalité propre ». Même s’ils sont, comme le souligne Roberto Epple, « parmi les écosystèmes ceux qui, grâce à leur dynamique, se régénèrent le plus rapidement », ils sont uniformément pollués. L’hydrobiologiste revient quant à lui sur l’histoire immémoriale de leur présence familière et propice à la vie. 

Ils collectent l’eau de la fonte des glaciers, les pluies, le ruissellement dans les montagnes et les collines, creusent gorges et vallées, s’entremêlent et se rassemblent par bassins hydrographiques, créant d’immense réseaux d’artères qui irriguent la planète. 

C’est sur leurs rives que naquirent les premières civilisations. « Et ce sont les corridors fluviaux qui ont servi de voies de communication pour la diffusion du savoir, de la culture et des biens ». Jadis sauvages, libres et sacrés, ils sont aujourd’hui surexploités « pour produire l’énergie mécanique puis hydroélectrique, alimenter des usines par leurs eaux détournées, soutenir une agriculture intensive et polluante ». En Europe, un million de seuils ou de barrages entravent leur libre circulation, celle de l’eau, des sédiments et de la vie aquatique. La revue publie un extrait de L’histoire d’un ruisseau par Élisée Reclus. Chacun a « son babil, son murmure ou son grondement à lui ». Mais « la source qui naît à la plus grande hauteur et fournit la plus grande course jusqu’à la vallée est celle du pic le plus élevé ». Là, c’est une nuée blanche qui est à l’origine. « La montagne a mis son chapeau », dit le paysan. 

Après avoir été nuage, brouillards, pluie traînante, elle va reparaître fontaine à quelques centaines de mètres plus bas, dans une crevasse ou dans un léger pli de terrain. 

Pour le géographe, la suite de l’histoire n’est pas une course chaotique de descente entre « les brusques inégalités du sol, les différences de pente les plus soudaines », les « plans où l’eau semble s’endormir » avant de s’élancer avec fureur dans « les précipices perpendiculaires ». Lorsqu’il calcule et trace « la courbe décrite par le ruisseau jusqu’à la verdoyante vallée, il trouve que cette ligne est d’une régularité presque parfaite : le torrent, travaillant sans relâche à se creuser un lit à son gré, abattant les saillies, emplissant de sables et d’argile les petits creux de la roche, a fini par se développer en une parabole régulière ».

La grande crue du Mississippi

Crues et étiages forment la vie naturelle du fleuve, l’alternance périodique de ses hautes et basses eaux. La crue, et les inondations qu’elle provoque, jouent un rôle essentiel, en permettant la circulation des sédiments ou l’entretien des forêts riveraines. Faute de respecter cette pulsation lente, on s’expose à des catastrophes. La première d’entre elles fut la grande crue du Mississippi en 1927. Susan Scott Parrish en a retracé l’histoire culturelle dans un livre publié par CNRS Éditions. Les aménagements d’ampleur industrielle du bassin versant, la déforestation, l’assèchement des zones humides et la monoculture sont à l’origine d’un désastre qui a provoqué des centaines de victimes et déplacé un demi-million de personnes, principalement afro-américaines. Histoire culturelle, parce que l’événement, qui a duré toute l’année au gré des évolutions de la météo, est le premier à avoir été relayé jour après jour par les médias, et avoir inspiré artistes et écrivains, ou réveillé les fantômes de la guerre de Sécession et de l’esclavage, avec le confinement des populations noires dans des camps de concentration par des planteurs de coton qui leur interdisaient toute évacuation pour les astreindre à poursuivre la production. William Faulkner a consacré trois de ses plus grands romans à saisir et décrypter le sens de l’événement, dont l’un au cœur de la catastrophe : Le Bruit et la Fureur. Malgré ce titre un peu tapageur, elle n’est pas sur le devant de la scène, mais quelque part dans « sa zone narrative propre » entre « le familial, l’historique, l’environnemental et le mythique-apocryphe ». L’écrivain rode sa méthode, consistant à « faire ressortir les lieux à travers leur sédimentation dans les gens ». À l’heure où il découvre les thèses freudiennes sur l’inquiétante étrangeté, il fait du matériau du fleuve le contenu déguisé des rêves, des réminiscences et des préoccupations », de son personnage. Mais aussi dans la conscience de notre responsabilité à l’égard de la nature, que traduit cette phrase : « je vois le déluge monter ».

Par Jacques Munier

A lire aussi : Guy-Pierre Chomette, Franck Tomps, Des Rives Voyage dans l'estuaire de la Loire (303)

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