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Aujourd'hui, "le désenchantement prévaut"

La chute du Mur, mythe fondateur de l’Europe

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30 ans après la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, les espoirs que l’événement avait suscités en Europe de l’Est semblent être retombés.

Aujourd'hui, "le désenchantement prévaut"
Aujourd'hui, "le désenchantement prévaut" Crédits : Getty

Selon un sondage réalisé auprès de 12 500 personnes dans sept pays de l’ancien bloc communiste, révélé par Le Monde.fr, le désenchantement prévaut. Une majorité considère que la démocratie est en danger, non seulement en Hongrie (58 %) et en Pologne (51 %), deux Etats sous le coup de procédures pour violation de l’Etat de droit au sein de l’UE, mais aussi en Slovaquie (61 %), en Roumanie (58 %), et même en Allemagne (52 %). 

Plus de six personnes sur dix considèrent que l’Etat de droit est menacé par le développement des idées illibérales brandies en particulier par le premier ministre hongrois ou par la majorité au pouvoir en Pologne. 

Dans les pages idées du quotidien, Adam Michnik, ancien de Solidarnosc, rappelle que, au delà des spécificités de chacun de ces pays, « partout, on retrouvait la séparation entre une sensibilité démocratique qui s’incarnait dans un retour à l’Europe et une sensibilité nationale qui incitait au retour aux racines, aux traditions ». Ces deux attitudes existaient aussi bien dans l’opposition anticommuniste que dans le camp des communistes au pouvoir. Selon lui, Mikhaïl Gorbatchev et le dirigeant serbe Slobodan Milosevic illustrent cette divergence. On sait où a conduit l’option nationaliste incarnée par le second. L’autre exemple cité par Adam Michnik est celui de Vaclav Havel, écrivain tchèque et dissident, devenu président de la République, en butte à l’hostilité dans son pays et qui évoquait, au temps de la liberté retrouvée, « un type d’obsession anticommuniste » invasif. « Comme si ceux qui pendant des années s’étaient tus, ressentaient soudain le besoin de repousser leur soumission d’alors », raison pour laquelle ils ont pris pour cible les ex-dissidents, devenus leur mauvaise conscience. Dans Le Point, Luc de Barochez cite le politologue bulgare Ivan Krastev, spécialiste du populisme, qui souligne que la vague libératrice de 1989 n’a pas produit d’idées nouvelles : « l’objectif n’était pas d’innover mais d’imiter », de calquer le modèle de l’Ouest. Du coup, comme en Allemagne de l’Est, l’enthousiasme a vite fait place à la déception : au lieu d’atteindre des niveaux de vie semblables à ceux de l’Ouest, avec la brutalité de la transition économique les habitants de l’ex-RDA ont eu le chômage de masse et le dépeuplement. Car c’est là un aspect important de l’essor du populisme et de l’extrême-droite : beaucoup plus que l’immigration – quasiment inexistante – c’est l’émigration qui a alimenté la « crise existentielle » de ceux qui sont restés au pays. « Selon l’ONU, les dix pays dont la population se contracte le plus vite se trouvent tous en Europe centrale. » Le magazine Society publie les témoignages de cinq ressortissants de l’ex-RDA. La Berlinoise Franziska, aujourd’hui chercheuse et toujours « ossi », avait douze ans au moment de la chute du Mur. Elle estime qu’on s’est contenté de faire un copier-coller de l’Ouest sans tenir compte des aspects positifs du socialisme. 

C’était dur de se retrouver dans une autre société, de devoir se battre pour arriver à faire quelque chose. D’un coup, on a eu la liberté de s’exprimer, mais plus personne n’écoutait. 

Et elle évoque la démagogie du parti d’extrême-droite AfD, qui a fait des scores supérieurs à 20% dans plusieurs Länder aux dernières régionales : ses affiches reprenaient le slogan « Die Wende », « le tournant », utilisé en 1989 pour désigner le changement. Une instrumentalisation écœurante, d’autant plus que « les cadres de l’AfD, ce ne sont que des gens de l’Ouest ». 

« Dans les semaines qui suivent la chute du Mur – rappellent Rachel Knaebel et Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique – l’écrasante majorité des opposants au régime aspire non pas à l’unification, mais à une RDA démocratique – 71% selon un sondage du Spiegel. » La pétition lancée à la télévision par l’écrivaine Christa Wolf dans ces termes : « Nous avons encore la possibilité de développer une alternative socialiste à la RFA » recueille 1,2 millions de signatures sur 16,6 millions d’habitants. Mais ce n’est évidemment pas le choix des négociateurs de la « réunification », qui s’aviseront un peu tard qu’on ne liquide pas une société humaine « comme on ferme un combinat ». Monnaie dévaluée et inflation galopante, déstructuration industrielle et chômage massif ont suivi la mise en œuvre du traité de réunification. « En une nuit, la RDA accomplit la libéralisation économique que l’Allemagne occidentale avait menée après-guerre en une décennie. » Sur le site AOC, Carola Hähnel Mesnard résume : « les Allemands de l’Est ont vu leur cadre de vie radicalement bouleversé, se retrouvant dans une société dont ils ne maîtrisaient aucun code. À une exception près : dans le code de la route, ils ont imposé le maintien de la petite flèche verte qui permet de tourner à droite lorsque le feu est rouge ». Et personne n’y a vu un signe prémonitoire.

Par Jacques Munier

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