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Jacques Réda en 1984

À quoi bon des poètes ?

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Demain, c’est la 4ème édition de la Nuit de la lecture avec, partout en France, des lectures à voix haute ou en musique, des balades contées, des spectacles et des rencontres avec les auteurs.

Jacques Réda en 1984
Jacques Réda en 1984 Crédits : Getty

Et quel genre littéraire se prête mieux à la lecture publique que la poésie ? C’est notamment dû à son goût du rythme, servi par la métrique syllabique et la rime. Dans Une histoire naturelle du vers français (Buchet/Chastel), Jacques Réda évoque « l’énergie engendrée par le rythme », dans une sorte d’équilibre instable de fixité et de mouvement, de régularité et de mobilité. Il souligne le sens, inscrit dans son étymologie, du mot « vers » : à la fois l’unité métrique de la poésie et la direction induite par la préposition « vers », de même famille. Le poète s’en entretient aujourd’hui avec Nicolas Dutent dans l’hebdomadaire Marianne. Il revient notamment sur les vertus comparées de l’octosyllabe et du décasyllabe. Le premier, le plus ancien, reste proche de la prose, dont il a été le véhicule dans nos premiers romans. C’est « l’increvable routier de la poésie française ».

Mettez-le en marche, et c’est comme un moulin à prières qui déroule la litanie, la complainte, la ritournelle, le boniment.

Le deuxième – le décasyllabe – « de nos vers le plus exigeant, et dont la première apparition la plus mémorable eut lieu avec la Chanson de Roland » lui apparaît comme un vers « féodal ». « La césure traditionnelle partage les dix syllabes en deux parts inégales mais chacune de nombre pair. » 

J’y vois donc un preux du XIème siècle, qui, en quatre pas, se met en garde, s’affermit et se fend et fond sur l’adversaire avec les six suivantes. C’est le seul de nos vers qui soit à ce point cinématographique. 

Dodécasyllabe

Il n’aura pas survécu au temps des épopées, sauf à se plier à « un adoucissement des mœurs », en essayant de mesurer des réalités plus difficilement mesurables comme « les émois variables de l’âme et de l’amour » dans les cinq mille décasyllabes de la Délie de Maurice Scève. Des siècles plus tard, sur le versant abrupt et lumineux d’un cimetière marin, Paul Valéry allait le ressusciter.

Une fraîcheur, de la mer exhalée, / Me rend mon âme… Ô puissance salée !

Le poète l’avait alors préféré, dans un rebours ironique de l’histoire, à l’alexandrin qui l’avait détrôné. Avec ses deux syllabes supplémentaires, celui-ci va imposer sa majesté oratoire dans le théâtre classique, comme chez Racine.

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur

L’autre élément essentiel du rythme poétique est la rime. Jacques Réda y voit le moment où le vers, ayant touché le point d’équilibre entre la mesure et l’élan, « retourne au balancement ». Dans le sonnet, par exemple, elle « lubrifie » la mécanique en relançant le mouvement. Croisée, embrassée ou plate, elle remonte l’effet de bascule de l’horlogerie. Mais elle aussi connaît l’obsolescence moderne du vers. Verlaine, déjà, ne misait plus sur « ce bijou d’un sou / Qui sonne creux et faux sous la lime », non sans avoir répondu au mot rime qui appelait ce dernier vers.

"Que peut la poésie ?"

« C’est seulement quand la pensée se voit dans l’impossibilité de s’exprimer autrement que par le rythme qu’il y a poésie », affirmait Hölderlin, cité par Christian Prigent dans son journal poétique publié sous le titre Point d’appui (P.O.L). Ponctuation, scansion, métrique et syntaxe s’y emploient.

Le rythme dédouble les pistes : écarte la phrase (connexion des unités de signification) du phrasé (connexion écholalique des unités syllabiques). Dans la durée mesurée (prosodique) l’écart propage une onde.

« À quoi bon des poètes en temps de détresse ? » La revue Zone critique a invité écrivains et poètes à répondre à la question lancée par Hölderlin dans l’élégie Le pain et le vin. Gisèle Sapiro cite les vers d’Aragon sous l’Occupation : « Mots mariés mots meurtris / Rime où le crime crie ». Comme Éluard l’écrit dans sa préface à L’Honneur des poètes, en 1943, « la poésie mise au défi se regroupe, retrouve un sens précis à sa violence latente, crie, accuse, espère ». Témoigner, c’est pour Jean Tardieu lâcher sa litanie d’heptasyllabes sur les assassins d’Oradour-sur-Glane.

Oradour n’a plus de forme / Oradour, femmes ni hommes / Oradour n’a plus d’enfants / Oradour n’a plus de feuilles.

Habiter poétiquement le monde

On peut rappeler ici une autre formule célèbre d’Hölderlin en écho à la question de la poésie en temps de détresse : « Riche en mérite, mais poétiquement sur terre habite l’homme ». Habiter poétiquement le monde, c’est-à-dire pas en prédateur ni en démolisseur. Dans son livre, Jacques Réda souligne que le rythme en poésie nous associe au mouvement de toute chose ou créature, de l’atome au cosmos et retour. La stance poétique inscrit le sens de notre appartenance à un tout « dans une réciprocité dansante ». André Chénier célébrait en alexandrins la sourde et forte présence des éléments naturels.

Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand : / Seul il rêve en silence à la voix du torrent

Par Jacques Munier

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Recension de Poésie, etc. par Roger-Yves Roche sur le site d'En attendant Nadeau.

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